« On a beau nier la réalité ethnique, on ne la fait pas disparaître pour autant »
Jean-Paul Langellier, Massacres entre Tutsis et Hutus au Burundi, Le Monde, 24 août 1988.

Entre avril et juillet 1994, au Rwanda, 800 000 tutsis furent massacrés par des hutus. A l’époque, Le Monde fut l’un des rares journaux à exposer et tenter d’analyser les faits, requalifiés ensuite en génocide. Je lus plusieurs articles où l’horreur de ces massacres était décrite, avec sobriété et dignité. Qu’est-ce qui pouvait faire qu’une telle sauvagerie fût possible ? où plutôt : qu’est-ce qui fait qu’une telle sauvagerie soit possible ? Pendant plusieurs jours, je fus obsédé par cette idée, et puis la vie quotidienne reprit son cours, je finis par oublier, du temps passa…

Deux ans plus tard, en décembre 1996, le Centre Georges Pompidou organisait une exposition de photographies, intitulée : « Face à l’histoire ».

« Si vous ne comprenez pas ce qui est vous ne pouvez pas découvrir le réel ; et sans cette compréhension la vie n’a pas de sens, elle n’est qu’une constante bataille où la douleur et la souffrance se perpétuent. Le réel ne peut être compris que s’il n’y a ni condamnation ni identification. L’esprit occupé à condamner et à s’identifier n’a pas de compréhension ; il ne peut comprendre que le filet dans lequel il est pris ».

Krishnamurti, La première et dernière liberté, Stock, 1997, page 283.


 

La petite rwandaise face à l’Histoire

La petite fille est nue. Elle se tient debout parmi d’autres enfants, d’autres petites filles, nues elles aussi. C’est une belle photo en noir et blanc, sur papier mat, les contrastes sont justes, la gamme des gris superbe.
La photo fait partie d’un ensemble, cinquante, cent photos peut-être ? toutes techniquement réussies, toutes placées dans un sous-verre, le même type de sous-verre.
Cet ensemble constitue l’œuvre. Mais des œuvres, ici, il y en a beaucoup. Nous sommes au centre Georges Pompidou, et nous visitons une exposition temporaire. Nous sommes « Face à l’Histoire », car tel est le thème de l’exposition.
Par conséquent, nous déambulons d’une salle à l’autre, d’un coin à l’autre coin, comme bon nous semble, mais nous aurions pu tout aussi bien suivre le sens de la visite ; non, ce n’est pas exact, il n’y a pas à proprement parler, cette fois, de sens de la visite. Nous allons, disais-je, d’une salle à l’autre, et notre regard se porte tour à tour sur les murs, ainsi que sur le sol, sur les écrans de télévision plongés dans une obscurité propice à la méditation, – sur les œuvres, qui se succèdent, se soutiennent, se répondent, c’est voulu, bien fait, bon accrochage.
Commençons.
Quel âge avons-nous ? quarante-six ans. Oui, déjà quarante-six ans. Hélas, – mais pourquoi hélas ? – nous ne sommes plus un enfant, quoique nous prenons soin de notre cœur archaïque et, dans ce cœur-là, l’enfant que nous étions autrefois nous sourit toujours.
Qui sommes-nous ? Nous sommes un adulte enthousiaste, et cultivé, et qui continue de se cultiver, ce qui signifie notamment que des musées, des expositions, des œuvres, nous en avons visités et admirées des dizaines, des centaines, peut-être même plusieurs milliers, allez savoir, le temps passe, c’est ce qu’il fait de mieux, et l’enthousiasme ne se mesure pas. Nous en avons visités et contemplées dans des villes différentes, des pays différents, avec un plaisir égal, oui, un plaisir, une joie.
Ainsi la culture nous imprègne, belle alchimie permise par une grande civilisation, rude parfois, violente cependant, très, à l’occidentale la violence, violence polie, sournoise, sauvage rarement.
Ce qui signifie encore que l’expérience aidant, ou l’habitude aidant ? notre œil s’est aiguisé, notre capacité à nous émouvoir sainement affinée, notre jugement affermi, et donc notre goût, notre bon goût personnel, qui peut et devrait être partagé par d’autres, s’est formé et que notre culture s’accroît.
De telle sorte que nous voilà devenu enfin, à quarante-six ans, un honnête homme du vingtième siècle, honnête homme n’étant, bien entendu, qu’une commodité de langage, un être que l’on a, croyons-nous, plaisir à fréquenter, avec qui on aimera converser, « échanger » serait peut-être un terme plus adéquat ? si, du moins, l’on se considère soi-même un honnête homme, cet être jeune d’esprit et cultivé, attentif à la rumeur du monde, bon analyste, bon lecteur de sens et d’absence de sens, épanoui et complet, que notre société occidentale civilisée propose comme modèle à tous les candidats à la conscience de soi et, partant, à une riche existence sur un plan spirituel, et chacun sait, n’est-ce pas, que c’est le seul qui importe.
La petite fille a la peau noire. Elle est nue. Elle se tient debout parmi les autres enfants, d’autres petites filles, nues également.
Alors pourquoi ? Pourquoi ce soir face à la photo de cette petite fille, nue, debout, les mains tendues vers le ciel, le visage tendu lui aussi vers le ciel, non, vers le plafond de l’hôpital, tandis que les autres petites filles sont allongées autour d’elle, comme mortes, tournant leurs yeux vides en direction de l’objectif du photographe ?
Parce que cet enfant ressemble à ma fille. Ma fille à la peau blanche, que je croise chaque matin, nue elle aussi, dans le couloir de notre maison, que je retrouve, l’instant d’après, dans la salle de bains, ou dans sa chambre, délicieuse à force de grâce et d’innocence, ses petites fesses rebondies, son corps fin et lisse et souple comme une baguette d’osier, ses yeux verts, d’un vert transparent, et clairs comme de l’eau, qui signent la douceur, et certaines choses encore sont douces dans ce monde, et, que voulez-vous, ce sont les yeux de ma fille leur symbole.
Parce que ma fille aurait pu être cet enfant. Cette petite fille à la peau noire, nue, cambrée comme elle, d’adorables petites fesses, un adorable petit sexe, juste un petit trait noir et deux petits bouts de chair ronde, cette petite fille implorant Dieu, le Dieu absent des missionnaires, le Dieu des blancs, le Dieu absent, le Dieu de la question de Dieu, quand allons-nous le liquider ce Dieu-là ? car il est indigne de l’homme, l’homme qui ferait bien de s’occuper de lui-même, – et de lui seul –, et donc, bien sûr, de cette petite fille, de la vie de cette petite fille plongée dans la guerre, qui se prépare peut-être à mourir ? Et nous ne parlerons pas de cette horreur, car horreur n’est qu’un mot, et tous les mots, dans ce cas précis, sont faibles, pauvres, victimes, – comme cette enfant.
Et voilà, je sens la révolte qui gronde en moi. Ce soir, je ne crois plus à la culture, je ne suis décidément plus un honnête homme, je suis un père désarmé qui regarde sa petite fille à la peau noire sur une photo techniquement réussie, dont la gamme des gris est superbe. Et puis, je ne vois plus cette photo ; elle n’est plus dans un musée, une exposition temporaire, thème de l’exposition : « Face à l’Histoire », sur un mur, dans un sous-verre, centre Georges Pompidou, sur papier mat, je ne la vois plus, ce soir je suis dans le monde, je souffre, ma petite fille à la peau noire va sans doute mourir, elle est peut-être déjà morte, une photo réussie me dites-vous ? je ne savais pas que vous aviez pris ma fille en photo, dans un musée ? une œuvre ? je ne comprends pas ce que vous voulez dire, et vous, comprenez-vous ma souffrance, ma petite fille à la peau, ma peau, dans un musée, ma souffrance, je suis son père, elle est morte, ma vie n’est plus dans ma vie, je ne sais plus parler, son corps fin et souple comme une baguette d’osier, ses yeux signent le symbole, la douceur, mourir, et après ?
Mais calmons-nous. C’est une œuvre, le fruit précieux de la culture. De la parfaite culture occidentale. Ne galvaudons pas le mot souffrance. Soyons un honnête homme. Réfléchissons en honnête homme. Qu’allons-nous faire ? oui, l’action c’est la bonne question ; « l’action c’est la bonne question », un beau slogan, non ? Allons-nous nous inscrire sur la liste ? partir, plaquer tout ? porter secours ? et notre petite fille, l’autre ? et notre fils, notre femme ? que dit le petit enfant dans notre cœur archaïque ? comment, il ne dit rien, il joue ? il nous tourne le dos, il ne sourit plus, il n’a pas envie, mais vraiment pas envie de nous aider ! Qu’allons-nous devenir ? enfin quoi, tu as quarante-six ans, une culture, et tu ne sais que penser, que faire ? pauvre homme, comme je te plains ! et si… oui, c’est cela, quarante-six ans, une vraie culture, une plume aussi, tu peux t’en tirer avec ça ; veinard que tu es, toi ; allez, écris, – écris-le nous ton papier sur la petite rwandaise, et sauve-toi ; sauve-toi.

Publié par :Joël Bécam

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