En 1946, Jean-Paul Sartre fut convoqué à la Préfecture de police pour avoir osé inclure dans le titre de l’une de ses pièces le mot « putain »… (Jean-Paul Sartre, La putain respectueuse, pièce en un acte, Folio, Gallimard). Dans les années soixante, en lieu et place du mot « putain », on pouvait lire un (pudique ? hypocrite ?) « p….. ». Aujourd’hui, le mot figure à nouveau en toutes lettres dans le titre de cette pièce.
Il y a quelques années, le long du cours de Vincennes, à Paris, à la nuit tombée, fleurissaient les belles-de-nuit…

La putain du cours

Tu marches dans la nuit
Tu la regardes, en marchant
Elle marche, trois pas peut-être, s’arrête et prend la pose, revient, recommence
Balancée comme une belle horloge, qu’elle est, comme une lente balançoire
Tu la contemples
Tu regardes ses jambes
Longues
Leur forme ?
Parfaite
Oui, parfaite
Et seule la forme t’importe, – le volume jamais
Tu regardes le bout de tissu noir qui fait sa robe
Et qui s’arrête à hauteur des cuisses, sous la fourrure du manteau ouvert
Tu regardes ses cuisses nues
Ses longues jambes nues
Tu touches des yeux le cuir de ses bottines noires
Ses pieds, à l’intérieur, si fins c’est sûr
Et puis
Tu regardes flotter ce bout de tissu noir autour de ses cuisses
De ses cuisses belles comme les oiseaux de Brancusi
Par-dessus la peau lisse, et douce, et ferme, certainement qu’il flotte ce bout de tissu noir…
Et seule la douceur et la fermeté de la peau t’importent, – et jamais la couleur

Quant à la saignée du genou, où deux filaments remontent en creux, comme une fine échelle de soie, de ciel rose et bleu, tracée du pinceau le plus subtil, avec une petite bande de chair bombée en dedans de cette fine échelle, et bien plus douce encore, petite rondeur folle que d’un coup de dent tu aimerais lui croquer, d’un seul coup de dent jusqu’au nerf, te gorgeant de son jus, de telle sorte que ses jambes se disloquent, et qu’elle s’affale sur le trottoir les quatre fers en l’air comme le ferait un grand cheval abattu d’un seul et grand coup de masse bien brutal sur le front, et qu’il n’y ait plus sur ce trottoir horizontal, et dans ton regard, que deux trous rouges aux bords arrachés, par toi commis dégorgeant du beau sang, et que ce soir ta soif de mordre soit alors assouvie

Quant à la saignée du genou, dis-tu
Mais la voilà qui parle à cet inconnu, là-bas qu’elle lui sourit
Qu’elle monte dans la voiture de cet homme
Qui repart
Emportant ton or avec lui

Publié par :Joël Bécam

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