Appuyez sur la languette

 

 

Je le sentais venir… un peu comme on sent venir la neige, vous savez, quand le ciel est gris, opaque, et l’air humide ; et d’ailleurs, ce jour-là, le ciel était gris, opaque, et l’air humide, on eut dit d’une immense friche de ouate, dans laquelle un enfant aurait pu faire pousser de petits plants de haricots, innombrables comme les étoiles !
Oui, je le sentais venir, comme on sent venir la neige…
Assis dans un confortable fauteuil, je lisais tranquillement mon journal. Debout, au milieu du salon, les mains croisées derrière le dos, un peu voûté, et les genoux légèrement fléchis, Papy se tenait près de moi, plongé dans un abîme de réflexion dont nul n’aurait pu deviner l’objet.
Immobile et silencieux, la tête levée, le nez au vent, comme un setter, cela faisait déjà un bon moment qu’il fixait le plafond, tandis que de petits éclairs blancs faisaient scintiller les verres de ses lunettes.
Craignait-il une avalanche ? que le plafond s’écroulât sur nous, et nous engloutisse sous les gravats ? Et puis, voilà qu’il me dit :
– J’aimerais changer cette ampoule, – celle-là.
L’index de la main gauche pointe le lustre, au milieu du plafond – cuivre doré, globe en opaline – où l’ampoule se niche.
Un index qui a vécu, et souffert, – tordu le drôle, arthrose oblige…
Je pose mon journal.
– Mais bien sûr Papy !
Le ton est enjoué ; c’est un Papy qui a l’habitude d’être obéi, et qui a toute mon affection ; alors, c’est oui.
– Pour Noël, ce serait mieux qu’on ait aussi celle-là, ajoute t-il en désignant le lustre. Alors, Il faudra acheter une autre ampoule, car celle-là, – elle est baisée…
– D’accord Papy, je ferais ça cet après-midi !
– Bon, d’accord, mais vous me donnerez la note, hein Joël !
– Pas de problème Papy, vous aurez la note !
Le voilà satisfait, le Papy de mes enfants. Les mains se décroisent, le regard abandonne la ligne blanche du plafond ; Papy tourne lentement sur place, comme un vieux bateau, il fait deux ou trois pas, balançant les épaules, mains ballantes, et se laisse tomber dans son profond fauteuil.
L’après-midi, au supermarché, avec Mamie, j’achète l’ampoule ; c’est Mamie qui paye ; Papy et Mamie, c’est la même caisse, depuis plus de cinquante ans.

– Demain, y f’ra jour ! a dit Papy quand je lui ai tendu l’ampoule en revenant du supermarché.
– D’accord Papy, je remplace l’ampoule demain. Promis !
J’ai cru comprendre que cela l’inquiétait, ce changement d’ampoule, comme si ça allait être compliqué, ou le devenir, enfin, qu’on allait pas y arriver, qu’il le sentait… comme je sentais venir la neige depuis le matin… et donc qu’il fallait y aller à reculons…
Changer une ampoule : un truc simple.
Si simple, n’est-ce pas, qu’on se met à l’ouvrage d’un cœur léger, tournevis en main, comme d’autres la fleur au fusil ?
Changer une ampoule… le truc simple au départ, certes, mais qui se complique toujours, ensuite, forcément ; un truc… comment dire ? tiens, – un coup tordu, c’est ça, tordu comme le doigt de Papy, comme la neige qu’on sent venir. Y’a qu’à humer l’air pour sentir la neige venir, et Papy, il l’avait bien humé, l’air du salon, avant de se décider à la changer, l’ampoule, parce qu’il le fallait, tôt ou tard, vu qu’elle était baisée.
Puis, il s’était replongé dans son journal, satisfait d’avoir pu remettre au lendemain ce qui pouvait attendre… le lendemain ! vu qu’on avait déjà attendu des mois, pour l’acheter, l’ampoule, qui était baisée : « Joël, vous parlez d’un truc idiot, hein, quand même ! »…

Le lendemain : foin de neige, adieu grisaille, voilà le soleil ! On l’avait retrouvé, le soleil ; pareil à l’éternité, enfui avec la mer, et il nous revenait, brillant comme un euro neuf…
Un soleil de fin d’automne, lumineux et tendre, mais qui ne réchauffait plus, hormis les cœurs…
– Bon Papy, je vais changer l’ampoule du salon, j’ai dit.
– D’accord, allez-y ; attendez, faut éteindre !
Déjà, il s’était levé de son fauteuil.
Cette fois, ça sentait plus la neige, mais plutôt le grésil, vous saisissez la nuance ? ça sentait le
roussi, l’énervement, on allait en baver, c’était du sûr… vous concevez la problématique ?
Il éteignit l’interrupteur, puis, revenant vers le milieu de la pièce, il s’empara du rebord de la table basse qui, en plein sous le lustre, gênait l’accès.
D’une main ferme, il tira à lui, lentement ; docile comme une grosse carpe, fatiguée par la main experte du pêcheur, la table glissa mollement sur le tapis. Au passage, la robe de chambre en poil de chameau de Papy s’ouvrit sur sa large poitrine : ah ce joli corsage qui fait des plis ! sauf que là, c’étaient plutôt les vieux seins de Papy, qui faisaient des plis, rapport à l’âge.
Soudain plus confiant, il disparut dans le petit couloir qui menait aux chambres, et prit l’escabeau qui gisait là, par terre, depuis la veille, attendant son heure.
J’avais lancé un : « Laissez-moi faire Papy, c’est trop lourd pour vous ! ». Inutile. A peine avais-je prononcé ces mots, que tout était consommé : éteindre, tirer la table, s’emparer de l’escabeau, le placer là où il fallait qu’il fût, sous le lustre, – cuivre doré, globe en opaline…
L’ampoule n’avait plus qu’à bien se tenir, ça se voyait dans les yeux de Papy ; désormais, fallait plus s’inquiéter, – on allait la changer ! d’ailleurs, un coup d’œil dans ma direction avait suffi à le convaincre qu’on allait réussir, rapport à la mine foncièrement stupide que j’arborais.
Mamie a dit :
– Enfin, tu n’y penses pas Loulou, il faut couper le courant !
– Mais… puisque j’ai éteint l’interrupteur, c’est pas la peine, a dit piteusement Papy.
Mamie a haussé les épaules, levé les yeux au ciel, fait la moue, secoué la tête ; tout ça en un éclair ; une demi-seconde de réprobation muette, où perçait néanmoins comme de l’indulgence… une mimique qui a le don de l’exaspérer, Loulou, vous pensez, depuis le temps.
– Bon, pisque Madame a dit qu’il fallait couper le courant, on va le couper : je descends à la cave…
– Mais enfin, je peux le faire ! s’est écriée Mamie.
– Non… non… pisque Madame a dit qu’il fallait couper le courant…
La bouche en cœur, Papy agitait doucement son index vengeur sous le nez de Mamie. Fixant le sol, courbant l’échine, roulant de petits yeux doux et apeurés, elle a filé en trottinant à la cuisine. Mamie, dans ses cas-là, on dirait une petite souris…
Papy est remonté de la cave, en soufflant comme une baleine, ou une locomotive au bord de l’explosion, pire que Robic dans l’ascension du Tour Malet ! pauvre papy, il s’en donnait du mal, pour son ampoule !
– Bon, allez-y Joël, j’ai coupé le courant !
A cet instant précis, j’ai pensé : bon, maintenant ça va aller vite… et je suis monté sur l’escabeau. C’est également à cet instant précis que Papy a sorti son tournevis…
– Tenez Joël, touchez les fils avec ça, pour voir si c’est bon !
Il m’a tendu son tournevis, dont le manche était transparent, sa main tremblait un peu.
– Il s’allume, c’est ça, s’il y a du courant ?
– Ouais, vous touchez les fils, il s’allume !
– Où ça Papy ?
– Ben, là !
L’index, le tordu, désignait un point mystérieux, au plafond… Je ne comprenais rien à ce qu’il voulait… c’était sûr, j’étais un idiot ; Il n’insista pas.
– Bon, ça fait rien : allez-y comme ça !
J’ai dévissé l’ampoule, la vieille, celle qui était grillée censément, et bien sûr, elle s’est aussitôt rallumée.
– Ah bon, elle est pas baisée ! s’est exclamé Papy.
Papy n’a pas bronché ; grillée ou pas, l’ampoule, quelle importance cela avait ? au fond, ce qui comptait, c’était d’avoir : « la lumière pour Noël », que toutes les lampes, les lustres, les lampadaires halogènes, les piles de secours, les bougies, tout, absolument tout, fonctionne, – qu’on ait de la lumière partout et tout de suite.
C’est ça qu’il voulait, Papy. Pas demain, – tout de suite… Dieu lui-même, à supposer qu’il existât, n’aurait pu savoir ce qui motivait pareille frénésie…
Alors j’ai commencé, d’une main précautionneuse, à dévisser les deux petites vis qui reliaient les fils à la douille, et, naturellement, j’ai cassé la douille…
– Ah bon, c’est cassé, prenez celle-ci !
Papy m’a tendu une petite pochette ; dans la petite pochette, il y avait une douille neuve, et dorée, assortie au cuivre du lustre.
– C’est exactement ce qui nous faut ! que j’ai dit.
– Ouais! a dit Papy, visiblement satisfait.
Je suis descendu de l’escabeau, et avec le tournevis, j’ai percé la pochette, et déchiré l’emballage d’un coup sec ; puis, j’ai pris la douille, et je l’ai observée, longuement…
– Comment ça se dévisse, vous avez une idée, vous, Papy ?
– Attendez, on va regarder sur le mode d’emploi !
Papy m’a presque arraché des mains la pochette d’emballage, il paraissait impatient ; et il a commencé à lire tout bas ce qui était écrit sur le bout de carton qui servait de support à la douille.
– « Appuyez sur la languette… » a murmuré Papy. C’est marqué : « Appuyez sur la languette… Joël… » a-t-il répété à voix basse, comme s’il avait peur que quelqu’un l’entendît…
Perplexe, j’ai repris mon tournevis. Dans le culot de la douille, au fond, il y avait une petite pièce en matière plastique, aux formes alambiquées, qui séparait du reste de la douille l’étroit logement où les deux minuscules vis retenant les fils se trouvaient. Y’avait pas à dire, cette douille-là, c’était un petit bijou, du travail d’orfèvre, oui, une belle douille, aux normes modernes, dorée, assortie au métal du lustre, et robuste de surcroît : Papy avait vraiment bien choisi ; décidément, un pro, Papy !
Et j’ai appuyé doucement sur la languette. Rien n’est venu.
– Attendez Joël, après c’est marqué : « tout en dévissant la douille », ouais, c’est ça : « Appuyez sur la languette tout en dévissant la douille »…
Derechef, j’ai appuyé sur la languette, tout en imprimant, du bout des doigts, au petit cul rond, doré, lisse et brillant de la douille, un mouvement giratoire…
Rien n’est venu. La douille n’a pas daigné se dévisser.
– Donnez moi ça ! a dit Papy d’un ton vif.
C’était pas le moment de jouer les baïonnettes intelligentes et de refuser d’obéir. J’ai étouffé le « A vos ordres Sergent ! » qui m’a effleuré, et j’ai tendu la douille à Papy. Il l’a prise, calmement, comme si c’était une mini-bombe, et qu’elle allait lui péter à la figure.
Entre-temps, j’avais lu le mode d’emploi à mon tour, et murmuré : « Appuyez sur la languette… ».
Papy a murmuré, plusieurs fois : « Appuyez sur la languette… ».
Et j’ai ajouté, à mon tour : « tout en dévissant… ».
Puis, Papy a appuyé sur la languette tout en dévissant la douille ; plusieurs fois, – mais rien, absolument rien, ne s’est produit…
– Passez-la moi, Papy, ai-je dit.
Pendant que j’appuyais sur la languette tout en dévissant, tout en me regardant faire, Papy a murmuré, d’un ton rêveur, plusieurs fois : « Appuyez sur la languette… ». Et j’ai murmuré aussi « Appuyez sur la languette… », une seule fois, mais en laissant traîner les mots car j’étais occupé à appuyer…
– Attendez ! Là ! y’a une autre languette !
– Où ça Papy !
On a crié tous les deux, tellement on étaient contents : y’avait une autre languette, là.
Comme elle était plus petite, et placée en retrait, sur le pourtour de la douille, au fond de ce satané petit cul, on l’avait pas vue tout de suite.
– Allez-y Joël, appuyez sur la languette !
J’ai appuyé, tout en dévissant, rien n’est venu. Alors là, j’ai commencé à m’énerver et à trifouiller le trou du cul de la douille avec mon tournevis, et j’ai appuyé très fort, sur la languette, la grande, la petite, j’ai plié la languette, je l’ai redressée, j’ai senti que j’allais pas tarder à transpirer. C’est à ce moment-là que Papy a dit :
– Demain, y f’ra jour !
J’ai regardé Papy, et poussé un long soupir de soulagement…
– Demain, Papy, je vais à Ploug, voir mon oncle, son voisin est très bricoleur, je vais lui demander conseil, ai-je dit.
– Bonne idée, on verra demain alors, a dit Papy, d’une voix morne.

 

Quand, à mon retour de Ploug, je lui ai dit que le voisin non plus n’avait pas su dévisser la douille, Papy a eu l’air très déçu.
– Je croyais qu’il était bricoleur, le voisin ? a dit Papy, sur un ton narquois.
– Ben, je croyais…
– C’est pas grave, Joël, je vais en acheter une autre !
– Amenez celle-ci avec vous, le vendeur saura certainement la dévisser, lui ! ai-je dit, ironique, en tendant la douille à Papy, celle qui avait le cul cousu.
– Nom de Diar, bonne idée Joël !
Lorsqu’il est rentré du magasin, l’après-midi, Papy avait du mal à cacher son air triomphant.
– Tenez Joël, y’a qu’à mettre celle-ci ! a dit Papy.
Il a posé négligemment sur la table du salon la vieille douille toute neuve, -dé-vis-sée, en deux morceaux, le cul d’un côté, le pas de vis de l’autre !
– Ça y’est Papy, cette fois, vous avez réussi ! ai-je lancé, gaiement.
– C’est pas moi, c’est la vendeuse ! a lancé Papy, modestement.
– Comment a-t-elle fait, Papy ?
– Elle a appuyé sur la languette…
– Ah bon, mais laquelle ?
Là, Papy a eu un trait de génie diplomatique, il a dit :
– La petite, celle qu’on avait pas vue…
En prononçant cette phrase d’une voix sucrée, Papy a tourné pudiquement les yeux et levé la tête ; et à nouveau, son regard s’est fixé sur la ligne blanche du plafond…
Sublime.
J’ai pas voulu insister, dire qu’on l’avait vue aussi, nous, la petite languette, sur laquelle la vendeuse avait appuyée, et que moi aussi, j’avais appuyé sur la petite languette ; à quoi bon ? au fond, c’était mieux ainsi : on s’en tirait avec les honneurs… électriques, en somme !
Après, je suis monté sur l’escabeau, j’ai changé la douille, et vissé l’ampoule. Sans aucune espèce de difficulté. Après Papy, tout joyeux, est redescendu à la cave, en traînant la patte un peu plus vite que d’habitude, car il était pressé ; et il a remis le courant. Sans la moindre petite anicroche ; ah si, tout de même, – tous les plombs de la maison ont pété ! on ne voyait plus rien nulle part : c’était la nuit !

 

Posted by:Joël Bécam

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