Dans notre vie à tous, il y a parfois des moments de grâce. Hier soir, à l’Astrolabe, la claire et spacieuse salle des fêtes du Relecq Kerhuon, dans le cadre du salon du livre organisé chaque année par la ville, une petite bande joyeuse de poètes dont la jeunesse n’a pas d’âge, en fit l’illustration.
Il est probable que vous ne connaîtrez jamais leurs noms ni leurs visages ; mais au fond ce sont peut-être aussi les vôtres…
Il est possible également que vous ne connaissez pas cette petite ville, le Relecq Kerhuon.
Admettons que, comme nous, vous venez de Brest, cette grande voisine. Alors, prenant par la plage du Moulin blanc, vous décidez de marcher un peu. Et puis, vous enfonçant plus avant dans la rade, vous suivez l’Elorn. Cette lente et belle rivière file, longue et sinueuse, et des moires sombres et bleutées y brillent sans cesse ; on dirait d’une couleuvre luisante dans l’herbe grasse d’un pré. Si, remontant son cours tranquille, vous la suivez, la rivière vous conduira au Relecq. La ville est blottie dans la lumière, à flanc de colline.
Tant pis pour vous s’il est trop tard, si les poètes sont déjà partis ! car leur chanson court encore dans le soleil et sous la pluie… Elle court au bord des lavoirs oubliés et parmi les roseaux, dans les bois somptueux et les chapelles obscures, et bien sûr, dans les rues calmes de la petite cité côtière.
Oui, hier soir, à l’Astrolabe, pour tous ceux qui étaient venus là ; qui, sans peur, et sans réfléchir, et sans hâte, désiraient s’abandonner, il y eut ce long moment de grâce et de poésie. Porté par des compagnons fidèles au cœur léger.
Marie-Thérèse nous avait confectionné de petits livrets verts. Elle y avait noté, en ordre précis, et avec soin, les poèmes que chacun aurait à lire, et à faire passer le mieux possible. Rares furent les hésitations et imperceptibles les couacs ; la diction de chacun fut quasi parfaite, ou fort honorable : louées soient les répétitions préalables !
Le thème de la soirée ? L’Art du bonheur. Ni plus. Et surtout ni moins.
Beaucoup de poètes furent invités, et qu’importe après tout, en la circonstance, leur nom célèbre ou ignoré. Tenez, devinez donc celui de ce rebelle de quinze ans : « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue… » ?
Ou encore celui de cet homme au regard doux, qui nous semble bien triste, et très fatigué, et que l’on voit souvent sur les photos une cigarette aux lèvres. Il dit non avec la tête, cet homme-là, mais il dit oui avec le cœur. Il dit oui à ce qu’il aime, et il dit « tu » aussi, à tous ceux qu’il aime…
Tiens, il y eut aussi René Guy Cadou, Jean Orizet ; et Charles le Quintrec, récemment disparu ; et Alexandre Vialatte : « Le bonheur date de la plus haute antiquité… Il commença en même temps que l’homme. ».
Mais surtout, pour moi, il y a Marie-Louise et Marie-Thérèse, il y a Marie Raymonde ; il y a Nicole, Annie, Danièle et son piano du pauvre. Les voix sont justes, les notes aussi, le ton naturel et le geste aisé, – moment de grâce, vraiment ?
Il y a Jean-Luc, il y a Hervé, Loïc et moi ; il y a les poétesses du pays de Morlaix ; il y a Jean de la Fontaine, il y a les deux jolies fillettes audacieuses au regard candide, sans oublier leur impayable maître renard par l’odeur alléché ! Il y a Patrick et Bernard, et tant d’autres encore qui n’ont pas pu venir.
Je garde leur prénom à tous ceux que j’aime.
Il y a Clotilde enfin, alors comprenne qui pourra, moi mon bonheur ce fut la bienheureuse au regard d’enfant vainqueur ; Clotilde, avec deux malles pour tout bagage, leur trésor, et puis quelques photos, deux ou trois chansons, – et la voici, cette jeune et terrible gourmande, de mots s’entend, qui nous emporte toute la salle avec elle !
Nul doute qu’ils étaient présents, dans la pénombre, et le silence – ou peut-être étaient-ils cachés sous l’estrade, ou derrière les paravents noirs qui délimitaient le périmètre de la petite scène, ou dans les rayons de lumière de la salle ? – et qu’ils souriaient, et écoutaient, invisibles et approbateurs, tous les grands disparus dont nous lisions les œuvres.
Beau moment, pur moment de grâce.
L’Art du bonheur dites-vous ? Allez donc, il est simple ! Point de bonheur sans regard aimant, et voilà tout.
Alors faites entrer la gaieté ! Faites entrer la simplicité !
Faites entrer l’humilité ! Faites entrer l’intelligence et la lucidité !
Ouvrez la porte en grand.
Qu’ils entrent, les poètes.

 

Publié par :Joël Bécam

6 commentaires sur &Idquo;L’art du bonheur&rdquo

  1. IL avait revêtu ses mots de fête, brodés de sourires, festonnés d’émotions…
    Oui IL y était à l’Astrolabe, ce soir-là, le Bonheur aux multiples visages, sentant bon le colchique des prés !
    Et comme les craies de Prévert, les petits livrets verts de Marie-Thérèse étaient de toutes les couleurs… J’en ai vu des jaunes, des roses, des mauves !
    Un renard, un corbeau, des valises, un train, une gare, des bravos et des sourires…

    Merci, Merci à toutes et tous !

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  2. Un regard, un sourire et la vie s’irise de multiples couleurs.
    Moment intangible d’un bonheur d’un soir.
    Par tes écrits Joël, tu as semé des étoiles pour éclairer nos souvenirs parfois si fugaces.
    Grâce à toi, le souvenir de cette douce soirée s’est inscrit dans le grimoire du temps.

    Merci,

    Très sincèrement,

    Annie.

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  3. Totalement partagée cette humilité des poètes anamzériens autour de leur bonheur tout simple et tellement sincère. Merci Joël pour ton éloge délicat venant du cœur. Amitié, Patrick.

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