À cette époque, j’habitais Paris, le long d’une belle et paisible avenue, dans le douzième arrondissement, depuis quelques mois déjà. J’avais mis peu de temps à m’adapter à mon nouveau domicile, un petit appartement que la lumière du matin inonde, que celle de midi néglige, mais que je retrouvais le soir dans ma chambre.
Je vivais seul dans cet appartement. La solitude est une chose bien ordinaire à Paris. Celle d’un écrivain l’est aussi. Tard le soir, et la nuit, dans le silence, je goûtais la joie de créer seul, penché sur ma table de travail, l’abandonnant parfois, lassé d’écrire. Je m’approchais des fenêtres aux vitres brouillées qui dataient de l’origine de l’immeuble, vers la fin du dix-neuvième siècle, lorsque la technique du verre était plus fruste.
Cette habitude, celle de me lever lorsque, l’esprit exsangue, rien ne veut se fixer sur la page, et de gagner la fenêtre, de regarder dehors, les arbres, les rares passants qui arpentent les trottoirs, les maisons qui bordent l’autre côté de l’avenue, je l’avais prise peu à peu, et elle m’allait bien, elle me venait sans y penser vraiment, ce qui est le propre de l’habitude.
Petit à petit, mon œil s’était aiguisé, et ce que, faute de cette habitude, je n’aurais su déceler – le morne spectacle de la vie, en face, derrière les fenêtres éclairées -, je finis par le découvrir : cette vieille femme, assise à une table, et jouant aux cartes, une réussite peut-être pour meubler son ennui ? ce jeune homme au visage rond, au cheveu court et raide, à l’allure pataude, qui rôde autour d’elle, triste et désœuvré, que j’imaginais frappé par quelque handicap mental. Et puis, cette famille où l’on s’anime et gesticule, et vraisemblablement parle fort, les parents criant sur les enfants, les enfants s’agitant et criant, tandis que la télé vocifère et vomit ses couleurs, tous ces gens que j’observais distraitement, et qui au fond m’indifféraient.
Mais ce soir-là, lorsque pour la première fois, je la vis – elle – l’indifférence ne fut guère mon lot !
J’avais remarqué depuis quelques jours cette fenêtre sans rideau, plus large que les autres, et cette – comment dire ? – cette particularité, cette… curiosité, oui c’est cela, – un store tiré à mi-hauteur, sans raison apparente, qui n’était jamais baissé.
La première fois que je les vis c’était un matin d’automne, une brève, mais théâtrale apparition : les jambes nues d’une femme qui marchait, et qui allait et venait lentement dans le cadre de cette fenêtre ; des jambes coupées en haut des cuisses, là où le store s’arrêtait, là où devait commencer le vêtement, qui pouvait être une minijupe, une nuisette, voire une simple culotte, allez savoir ?
Ces jambes, comment vous les décrire ? Belles, longues, merveilleuses en un mot ? merveilleuses… certes elles l’étaient, mais la sonorité un peu molle de ce mot et le sens de ce mot lui-même, si mièvre, si convenu, ne peut suffire à vous les décrire ni à me contenter, tant l’impression que je ressentis fut forte.
Je ravalai ma salive, toussai un peu, oubliai cette fugace vision, ce coup de poing au cœur.
Dès le lendemain, poussé par je ne sais trop quel rappel violent de la mémoire où le désir, déjà, prenait la meilleure place, je me mis à ma fenêtre, scrutant de l’autre côté de l’avenue celle dont les stores étaient remontés à mi-hauteur.
Pour qui était-il, ce spectacle ?
Les jambes délicieuses, longues et folles, si fines, si pleines, si déliées…, ces jambes – comme de longs fouets souples pour se faire battre : que de vains mots, mon Dieu, que de vaine folie, que d’approximation, que d’impuissance dans les mots ! Ces jambes, disais-je, firent donc une seconde apparition, plus durable, et plus appuyée, elles défilaient sous mes yeux ébahis.
Une salive gluante, à nouveau, emplit ma bouche ; instinctivement, je posai les mains sur les montants de la fenêtre que j’agrippai avec force et collai mon nez sur la vitre, comme un enfant. Cette femme – ce ne pouvait être qu’une femme – qui possédait ces jambes, là, de l’autre côté de l’avenue – autant dire à l’autre bout du monde -, au-delà des arbres dont les feuilles gorgées d’eau tombaient, couvrant le sol d’un magma informe et humide, cette femme à portée de voix cependant, savait-elle que je la dévorais ainsi des yeux avec le regard vide et brillant d’un animal féroce ? Et si elle le savait, alors, de quel type d’exhibition s’agissait-il ? J’aurais voulu ouvrir la fenêtre, crier, l’appeler – et c’eût été un long brame amoureux, j’aurais voulu…

 

Les jours qui suivirent, plusieurs fois, les jambes réapparurent.
La peste soit du désir ! je n’allais pas tarder à savoir.
Un autre soir – Ah ! ce soir-là ! – je pus vérifier que celle à qui ces jambes appartenaient, se promenait nue. Et j’ai la certitude que c’était délibéré, jugé nécessaire, opportun par l’auteur de ce choix. En effet, ce soir-là je vis, oui je vous l’affirme, je vis une petite touffe noire, d’un noir de jais, profond et dense, et qui par conséquent brille mais d’où je suis, bien sûr, je ne peux qu’imaginer ce tendre éclat… une petite touffe noire entre les cuisses, juste entraperçue, le temps d’un rêve, et d’un éclair, le temps de se dire : est-ce bien vrai ? La jeune femme s’était accroupie, écartant les jambes, le temps de ramasser une ceinture échappée de ses mains : oui, une femme…
En même temps, à cette façon qu’elle eut de se tourner vers moi, dissimulant son visage et le haut de son buste derrière de longs cheveux – Il n’y avait plus guère de doute, c’était bien à moi que ce manège était dédié -, et de s’ouvrir, pour si peu de temps, une noire fraction de seconde, je ne pus m’empêcher de penser que cette ceinture, elle l’avait laissé tomber volontairement…
Mon Dieu, qu’elles étaient longues ces jambes, et fines, et pleines, et si déliées à la fois !… Et de la chair, de la bonne chair au beau milieu, à caresser et à mordre, tiède, palpable – point de philosophie – et douce, et juteuse et brûlante de sang frais !
Je n’étais plus qu’un soupir désolé, la victime d’un jeu ancestral, diabolique et enchanteur, dont la règle, tout en m’étant connue, m’échappait, jusqu’à ce que…
Il était tard, j’étais à ma fenêtre, tel l’animal de Pavlov soupirant après son réflexe, guettant une fois de plus l’apparition de la jeune femme. De l’autre côté de l’avenue, c’était le noir complet, le noir désolant de la nuit et du sommeil qui ne viendrait pas, cette bonne petite mort. La fenêtre au store remonté à mi-hauteur n’était plus éclairée ; le noir total là aussi, et nulle apparition à espérer, ni maintenant ni, mon instinct me le disait, plus tard dans la nuit.
J’étais déçu et amer.
Dans mon dos le téléphone sonna ; je me retournai, scrutant l’ombre – Eh oui, par lâcheté, je me tenais toujours dans l’obscurité pour mieux voir sans être vu, pour jouir tranquillement de la scène… Je laissai sonner longtemps, agacé, pressentant le trouble-fête, l’importun, et puis, de guerre lasse, la sonnerie avait retenti au moins vingt fois, je décrochai.
–         Allô ?
–         …
–         Allô, qui demandez-vous ?
–         …
–         Mais répondez à la fin !
Ce mutisme m’horripilait ; j’eus hâte de liquider l’affaire, fit le geste de raccrocher.
–         Attendez, ne raccrochez pas !
C’était une voix d’enfant, ou plutôt la voix d’une femme qui aurait eu une voix d’enfant. Interloqué, je suspendis mon geste : cette femme, m’avait-elle vu faire le geste de raccrocher ?
–         Je… Je souhaite vous parler.
Et cette voix de femme, de très jeune femme était triste et mélodieuse.
–         Bien, je vous écoute, mais faites vite.
–         Vous les aimez ?
–         Pardon ?
–         Mes jambes, vous les aimez ?
Tel un pantin mu par un méchant ressort, je me retournai, et scrutai la fenêtre, de l’autre côté ; tout était noir.
–         Vous les aimez n’est-ce pas ?
Confusément, je fis le lien entre cette voix et les jambes, je ne voulais pas y croire ; mon cœur se mit à battre plus fort. Je répondis, et c’était un aveu.
–         Oui, je les aime…
–         Ah…
Je crus percevoir dans ce cri étouffé l’expression d’une réelle sincérité, comme une sorte de soulagement.
–         Accepteriez-vous de… de les… enfin, non, je veux dire – je vous les offre !
Une bille d’un bois dur et noueux, une grosse boule de plomb fondu descendit dans ma gorge ; je ravalai ma salive avec difficulté pour la troisième fois, et gardai un pieux silence.
Elle sut l’interpréter.
–         Vous savez, je ne suis pas une putain ! Elle rit, puis ajouta : « ni une nymphomane, disons une… une aventurière… ».
–         Alors, tentons l’aventure, soupirai-je, dissimulant fort à propos mon émoi sous un ton ennuyé.
–         Merci…
Sans que j’en connusse la raison, toute la gratitude du monde semblait s’être concentrée dans ce simple merci.
–         Vous entrerez par le 14 de l’avenue, le code d’accès est 4217, vous appuierez sur le bouton qui correspond au nom de Marie Soulet, je vous ouvrirai.
–         Et ensuite ?
–         Décidément, il faut tout vous dire ! Vous devez connaître l’étage, mon ami ; cela fait combien de jours que vous me regardez !
Elle éclata de rire, un rire léger et frais, le babil joyeux d’une source.
–         Quatrième, je crois.
–         Bravo, c’est cela ! Ma porte est celle de droite ; rassurez-vous, je vis seule avec trois petits mandarins gris, mais à cette heure, ils dorment comme des anges, tâchez de ne pas faire de bruit en entrant pour ne pas les réveiller.
–         Je vous promets… Vous êtes… vous êtes un ange vous aussi.
De nouveau, elle rit, du même rire espiègle. Puis, elle marqua une pause et dit :
–         J’ai lu vos livres vous savez, j’ai confiance…
–         Une question : mon numéro de téléphone est sur liste rouge ; alors ?
–         Alors nous avons la même femme de ménage !
–         Allons donc, cela ne saurait durer !
Elle rit encore ; puis, avec une profonde ferveur dans la voix, elle dit :
–         Je vous ai vu à la télévision, vous êtes beau.
–         Moins que vous, enfin, que vos jambes…
–         Vous m’aimez déjà ?
–         Non, je vous désire.
–         Alors vous m’aimerez !
–         Je vous aime déjà.
–         Je vous demande une chose, je vous en supplie même.
Le ton était ferme, presque pathétique, celui d’une volonté tendue.
–         Dites, vous êtes déjà exaucée.
–         Bien plus qu’une demande, c’est une prière ; bien plus qu’une prière, c’est… c’est un ordre.
Sa voix tremblait ; j’eus envie de me soumettre, inexplicablement, comme on éprouve une faim qu’il vous faut de suite assouvir.
–         Dites, dites-le moi, m’impatientai-je.
–         Avant tout, je dois vous rassurer : vous avez vu mes jambes, vous les avez longtemps contemplées, n’est-ce pas ?
–         Oui, très longtemps… j’en suis devenu presque idiot…
–         Eh bien sachez que je suis en bonne santé, et que mon corps, lui aussi, est très beau, à l’égal de ces jambes que vous avez vues déjà.
Elle insista sur le mot « déjà ».
–         …
–         Je vous répète : aussi beau que les jambes que vous avez vues… dit-elle, dans un murmure à la fois triste et joyeux où ne perçait nulle vanité.
–         …
Elle conclut, d’un ton qui n’admettait aucune réplique :
–         Mais ce corps, vous ne le verrez jamais ! Vous ne le verrez jamais ! Jamais, je ne vous accorderai le droit de le voir ; c’est un pacte entre nous que vous devez accepter.
Il y eut un long silence, et puis : « Vous vous banderez les yeux, mon ami, avant d’entrer chez moi. Venez maintenant, montez, et n’oubliez pas la consigne ! Je vérifierai par le judas que vous m’avez obéi.
–         Je le ferai…
–         Alors venez vite, venez, venez comme vous êtes, ne vous lavez pas, ne vous coiffez pas, soyez là, je vous veux – dans votre odeur de peau…
La passion animait sa voix. Elle marqua une pause puis, comme si le sens de ses propos et leur soudaine flamme l’eussent elle-même effrayée, elle ajouta d’un ton badin : « Au besoin, vous prendrez une douche chez moi ! ». Elle ajouta encore, sur le ton de la confidence : « Avec moi naturellement, si vous le désirez… ».
Et elle éclata de rire, et mon rire fit écho au sien. Mais le mien sonnait étrangement à mon oreille : déjà, l’ami se dressait dans une attente impatiente et joyeuse ; je songeai qu’avec un tel marteau de chair j’aurais pu casser une coquille de noix, comme le divin Marquis !
–         Allons, venez maintenant, venez, et n’oubliez pas, – les yeux bandés, tant que nous serons face à face…
Elle raccrocha ; je fis de même. Il me sembla que la nuit était pleine de notre désir ; il n’y avait plus que deux fenêtres allumées dans l’immeuble d’en face ; la sienne demeurait totalement obscure. J’enfilai une veste et sortis. Les réverbères répandaient une lumière jaune et douce qui filtrait sous les arbres, faisant briller leur feuillage. Je traversai l’avenue, un vent assez fort secouait les branches. J’avais le cœur en fête et le désir tirait sur tous mes muscles. Je me faisais l’effet d’un fauve prêt à bondir, à déchiqueter sa proie…
Les yeux bandés… Quel était le sens de ce jeu que cette jeune femme m’imposait ? S’agissait-il d’un jeu ? N’y aurait-il pour moi aucun danger ?
Le temps de traverser l’avenue, d’atteindre le porche de l’immeuble et de composer le code de la porte, ma conviction fut faite : Marie Soulet devait être une personne en vue, une célébrité peut-être ? se dissimulant sous ce pseudonyme, et qui ne souhaitait pas être reconnue. D’autant plus qu’il s’agissait d’assouvir un fantasme avec un inconnu, en qui elle ne voyait qu’un corps. Elle m’avait choisi, voilà tout, et ce n’était me disais-je que caprice de star. Et ce mot de « star », qui me vint spontanément à l’esprit m’incommoda.
La belle, l’extravagante aventure de cette nuit-là me parut soudain banale et stupide, une pauvre histoire d’alcôve. Ayant franchi le premier barrage, celui du code d’accès à l’immeuble, j’hésitai à appuyer sur le bouton de l’interphone au regard duquel le nom de Marie Soulet était inscrit. Malgré tout, je sonnai.
Il y eut juste un déclic ; personne ne me parla. On m’ouvrit.
J’entrai. Négligeant l’ascenseur, ce qui m’eût obligé à attendre, j’escaladai les quatre étages, montant les marches deux par deux. Essoufflé, je sonnai à la porte de droite, celle de Marie Soulet, et attendis, un peu anxieux.
Bientôt, j’entendis des pas derrière la porte, des pas légers, juste de petits glissements imperceptibles, qui ne faisaient presque aucun bruit, on eut dit la caresse de la brise dans les joncs autour d’un étang, ou peut-être le crissement feutré d’une robe de soie, le murmure assourdi d’un ruisseau invisible courant sous l’herbe folle. Puis, les pas cessèrent. J’attendis, éprouvant le sentiment désagréable d’être observé à mon insu. Et puis, le son d’une voix, oh à peine perceptible, et si doux ! traversa le bois épais de l’imposante porte de chêne ; elle ne me dit que deux mots :
–         Votre bandeau ?
Instinctivement, je portai la main à mes yeux ; elle perçut mon trouble, ma gêne était sincère. A travers la porte, le rire que j’aimais fusa.
–         J’étais sûre que vous oublieriez le bandeau ; vous ne pensez qu’à votre plaisir mon ami !
Penaud, blessé, je n’avais consenti à me plier au désir de la jeune femme que parce qu’il n’était qu’innocent caprice, et  voilà qu’on me faisait la leçon ! J’eus envie de donner de grands coups de pied rageurs dans cette porte. Mais elle s’ouvrit en partie, bloquée par un entrebâilleur.
–         Prenez ce foulard de soie, et couvrez vos yeux, n’oubliez pas que je vous surveille !
En maugréant, je pris le foulard et fis ce qu’elle attendait de moi. Aussitôt, la porte, lentement, s’ouvrit en entier.
–         Entre… me dit-elle, dans un souffle.
J’entrai, je n’y voyais rien, et comme je faisais un pas vers, vers quoi au juste ? j’entendis un crépitement précipité sur le parquet, comme de grosses gouttes de pluie annonçant l’averse et qui s’abattent sur les toits, ou plutôt comme un bruit de pattes, c’est cela – un bruit de pattes. Un instant plus tard, je sentis le corps chaud d’un animal venir se frotter contre mes jambes. Un chien, pensais-je, dont les flancs velus se pressaient contre mes cuisses, un gros chien silencieux et inquiétant dont la queue battait mon genou ; je fus pris d’un frisson.
–         N’aie pas peur ; il ne mord que si je le lui ordonne.
Et de nouveau, la cascade de son rire, comme mille coups d’épingle dans ma chair.
–         Tu sais, je me méfie ; tu ne m’en veux pas ?
–         Ça ira, mais reprends ta bête, s’il te plaît. Cette façon qu’elle a de… de ne pas aboyer m’indispose…
–         Sombre, à la cuisine mon chien ! Allez Sombre, allez !
Sombre obéit et je fus rassuré.
Marie se tut. Fallait-il que j’aimasse le chien ?
Je tendis les bras devant moi et avançai, comme un enfant à moitié endormi encore qu’un cauchemar réveille et chasse hors de son lit, et qui tâtonne dans le noir à la recherche d’un refuge. Je fis quelques pas ainsi sans qu’elle daigne prononcer un mot ni m’accorder son aide.
Derrière moi, j’entendis la porte se refermer doucement. Je cessai d’avancer, ne sachant où j’étais.
Une minute d’attente et de silence passa. Je compris qu’elle me regardait.
Puis, j’entendis le même pas léger que tout à l’heure ; mon cœur se mit à battre plus fort, bientôt, tout près de moi, à quelques dizaines de centimètres tout au plus, je sentis sa présence. Je percevais le bruit paisible de sa respiration ; je sentis l’odeur d’un parfum capiteux, là, sur ma droite, à hauteur d’épaule. Je tendis la main, et sursautai : Marie avait pris ma main dans la sienne et la guidait doucement vers un point situé un peu plus bas.
–         Touche-moi maintenant… murmura- t-elle en me lâchant.
J’avançai résolument la main ; cessant de tâtonner dans l’obscurité, je sentis sous me doigts la tiédeur d’un sein. Je caressai avidement cette chair, ce téton vite dressé, passant bientôt de l’un à l’autre, avec un entrain d’adolescent qui toucherait le corps de sa première femme.
Elle était toute nue, je caressai ses bras, ses poignets fins et graciles, ses épaules, et l’embrassai sur le front, les tempes, dans le cou et sur les cheveux.
Mes mains – qu’y a-t-il de plus beau que les mains de l’autre sur votre corps ? – mes mains descendirent le long de ce corps qui m’était offert, je l’enlaçai, sa taille était si fine que les bouts de mes doigts se touchaient presque, j’effleurai son ventre, la fit tourner comme une danseuse et tombai à genoux devant elle, pressant ma bouche contre ses fesses qui n’étaient que muscle, tendre et charnu ; on eut dit d’une huître savoureuse sous la dent ; et à mesure que je prenais possession de cette exquise géographie, et quoique je n’en visse rien, j’acquis la conviction que Marie ne m’avait pas menti : elle était d’une grande beauté, et son corps d’une rare perfection de forme et de volume dont je ne pouvais détacher ni la bouche ni la main.
Je mourrais d’envie de la voir.
Me penchant, je caressai l’intérieur de ses cuisses où la peau était plus douce encore et la chair pulpeuse, et en même temps d’une telle fermeté que si j’avais pu la dévorer, j’aurais eu la sensation de mordre à nouveau dans une huître, au même goût sauvage et salé.
Poursuivant l’aventure qu’elle semblait trouver heureuse, je caressai ses jambes, ses cuisses et ses fesses, et mes mains étaient légères sur sa peau. J’arrêtai ma main au bord de son sexe ; du bout de mes doigts, j’en effleurai les contours, longeant délicatement les bords comme j’eus tourné les pages d’un livre précieux, traçant finement des traits imaginaires sur ses lèvres, frôlant sa toison, y plongeant les doigts, et frottant avec tendresse cette petite masse fiévreuse, gonflée et humide, comme je l’eusse fait de la joue d’un enfant.
Le silence de la pièce où nous nous trouvions n’était troublé que par ses halètements. De temps en temps, elle gémissait, un petit gémissement, aigu et timide, qu’elle émettait d’une voix claire et timbrée. Comme si elle avait voulu plus de plaisir encore sans oser me le réclamer, ou qu’elle n’eût pas spontanément trouvé les mots pour me le dire.
Elle tenait ma tête entre ses mains, ses doigts se crispaient dans mes cheveux et appuyaient sur mon front, avec force parfois, comme pour me river au sol, ou l’instant d’après, m’attirant à elle, caressaient mes oreilles, mes tempes et mes joues comme pour me préparer à l’accompagner à je ne sais quelle assomption miraculeuse.
Etait-ce le silence ou la nuit, ce calme religieux qu’on ne saurait violer, ou, plus prosaïquement, la crainte de réveiller quelque voisin ? j’étais persuadé qu’elle se retenait de gémir.
Brusquement, elle saisit ma main et interrompit mon geste.
–         Attends, me dit-elle, relève-toi.
J’obéis et tandis que je me redressai elle ne lâcha pas ma main.
–         Suis-moi sans dire un mot, chuchota-t-elle.
Me tenant toujours par la main, nous fîmes quelques pas comme si nous jouions à colin-maillard ; j’avais toujours les yeux bandés, elle me conduisait apparemment dans une autre pièce. Puis, elle s’arrêta.
–         Mets-toi là, et ne bouge plus, me dit-elle en me guidant.
Me faisant face, elle posa ses mains sur mes épaules comme si elle eût souhaité m’apporter quelque réconfort. Puis, saisissant à pleines mains ma chemise à hauteur du ventre, elle tira brutalement. Prenant garde à ne pas toucher ma peau, elle défit chaque bouton. Et ne me touchant pas, mon plaisir en était accru, ce qui était, bien sûr, l’effet escompté. A mon tour, je m’abandonnai. Ma respiration s’accéléra. Bientôt – elle caressait amoureusement ma poitrine et mes flancs – je succombai, et les cris que, dans mon orgueil de mâle, je prévoyais de lui tirer, l’envie me prenait de les lui apprendre par la noble vertu de l’exemple.
Elle gloussait, toute heureuse que les rôles fussent inversés, contente de réussir aussi bien avec moi. Soudain, ses mains se détachèrent de mon corps ; elle cessa de me taquiner. Aussitôt, je sentis mon corps presque douloureux. Attendait-elle de moi que je reprisse l’avantage ? Je tendis les mains et ne rencontrai que le vide ; je me tournai, tâtonnant dans le noir : Marie avait disparu.
–         Où te caches-tu ?
Un silence vainqueur salua ma question.
–         Que signifie ce nouveau caprice ; reviens, je t’en prie !
–         …
–         Reviens, – ou j’ôte mon bandeau !
–         Non, non, impossible, tu m’as promis !
Je l’entendis marcher d’un pas précipité sur le parquet, craignant sans doute que je mette ma menace à exécution ; quelques lattes grincèrent tandis qu’elle se rapprochait de moi, et bientôt je sentis l’odeur agréable et forte de son parfum.
D’une pression sur les épaules, elle me poussa ; je tombai à la renverse sur un lit dont je n’avais pu soupçonner la présence.
Elle fondit sur moi comme un rapace sur sa proie, collant sa poitrine à ma bouche, faisant aller avec fougue et application les pointes de ses seins dans ma bouche. J’agrippai ses flancs, ses fesses, enfonçant les doigts dans sa chair, explorant ce registre subtil de sensations où la douleur, ou ce qui lui ressemble, vient exalter le plaisir.
Et tandis que je léchais, suçais, caressais ses seins, que la masse lourde de ses longs cheveux couvrait mon visage et m’enivrait de son parfum fruité et puissant, j’écoutais son râle saccadé, et je sentais sur mes narines, mes paupières, sur tous les petits muscles sensibles de mon visage, son souffle tiède et l’odeur fine de primevère émanant de sa bouche qui, se mêlant au parfum violent de ses cheveux, complotaient à me rendre fou.
Et de temps en temps, perdu dans une mer de petits couinements de lapin qui ponctuaient ce râle, telle une herbe ou une épice négligemment éparpillée dans un plat sublime, et de ce fait rendu plus sublime encore, je captais un mot, une bribe de phrase, un marmonnement – tout un pan de langage confus et délicieux que le plaisir lui arrachait pour venir, par un juste retour des choses, l’enrichir et le multiplier ensuite.
Ainsi, il y eut des : « Oh oui, oui, oui ! » et des « ça non, non, ah non, oui ! » ; il y eut également des « suce, suce fort, humm, ah ! » ou quelque chose du même genre, et enfin un hallucinant « bouffe-moi sale brute ! » répété plusieurs fois, mais d’une voix sourde, et si altérée, que je mis longtemps à déchiffrer la teneur exacte du message avant de m’acquitter de l’ardente prière qu’il contenait.
Exténuée, lorsque ce fut fait, le souffle coupé, le corps dévasté, elle se redressa et s’assit sur le haut de mes cuisses, cherchant à reprendre haleine. Mes mains accompagnèrent son geste ; elle se tint droite, les cuisses écartées de part et d’autre de mes hanches.
–         C’est trop… dit-elle d’une voix à peine audible. Et elle ajouta, comme à regret : « Je ne vois pas tes yeux… ».
–         A qui la faute ?
–         A moi.
–         Je l’enlève ?
–         Ça jamais !
–        Et pourquoi ? je ne comprends pas… Est-ce que tu te rends compte comme cela peut être…  comment dire, décevant pour moi aussi ?
–         Je sais…
–         Alors, cessons ce jeu ?
Elle se tut et ne répondit rien. Et puis, d’une voix soudain joyeuse, et désirant couper court, elle me lança : « Attends-toi à grimper au ciel ! ».
En riant, elle se laissa glisser entre mes jambes, se tortillant comme une anguille ; je sentis son corps qui m’échappait, puis mes mains rencontrèrent la masse épaisse et souple des ses cheveux répandue sur mes hanches. Elle défit ma ceinture, baissa la fermeture de mon pantalon d’un geste vif – il y eut un crissement léger et bref qui me parut la plus belle promesse que l’on pût faire à un homme, et me remplit d’une joie incrédule. Puis, écartant sans ménagement le tissu, elle l’agrippa à hauteur des hanches, prenant le bord du slip avec, et tira violemment. Rien ne vint. Elle renouvela la manœuvre avec plus de violence encore. En pure perte. Elle rit à nouveau, nullement vexée ni honteuse.
–         Oh aide-moi !
J’obtempérai. Et, m’étant un peu redressé, tout fut retroussé en un instant.
–         Il est chaud et si dur… et si rose… là, c’est le bout de ton monde ça, hein ?… Je peux ? Je peux sans danger ?
–         Oui, ne crains rien…
Confiante, elle parlait avec calme, avec le contentement ravi de celui qui est parvenu à ses fins. Elle caressait mon sexe, lui donnait de petits baisers sonores, ou de petits coups de langue appuyés, enfermant le gland dans sa bouche, le berçant doucement, ou faisant rouler avec lenteur mes bourses entre ses doigts fins et délicats. Il y avait beaucoup de douceur et de tendresse dans ses gestes, beaucoup de bonhomie et de candeur aussi, et une saine générosité. Elle aurait eu un bébé à langer, me disais-je, qu’elle ne s’y serait pas prise autrement !
Je chancelai sous l’abondance de ces caresses, comme un arbre peut ployer sous son poids de fruits. Bientôt, je ne sentis plus de mon corps que ce sexe dressé et tendu qui appelait autre chose de plus fort.
Elle comprit ce que j’attendais, ce que depuis le premier mot échangé nous voulions l’un et l’autre, et qui allait advenir. Plaçant mes mains sous ses aisselles, alors, je l’attirai à moi ; docile, elle se laissa porter ; j’eus l’impression de tirer le corps pantelant d’un noyé. Bientôt, nous fûmes bouche contre bouche ; nos langues tissèrent une tresse humide et souple que, n’était notre besoin de respirer, rien n’aurait pu défaire. Ses seins s’écrasèrent sur ma poitrine, je plongeai les mains dans ses cheveux.
–         Marie, je t’en conjure, je voudrais tant voir ton visage…
Les mots étaient montés à mes lèvres sans que je pusse les retenir ; je maudissais le bandeau qui la masquait à ma vue. Elle devait être si belle ; comment pouvais-je aimer ce corps sans le voir, – comment pouvais-je entrer en lui sans le contempler ?
Elle posa un doigt sur ma bouche.
–        Interdiction absolue, répondit-elle d’un ton faussement badin, où je devinais de l’inquiétude. Je soupirai, mécontent. Elle perçut mon agacement, et dit : « Faisons un pacte : je dénoue un peu le bandeau, comme ça tu seras plus à l’aise, mais tu me promets de le garder sur tes yeux ; d’ailleurs, j’y veillerai.
Je compris subitement, et l’absurdité de cette réponse suffit à m’en convaincre, qu’aucune part d’érotisme, contrairement à ce que j’avais imaginé, n’entrait dans ce jeu, et qu’il y avait donc une raison objective à ce bandeau ; mais laquelle ? Plus incompréhensible à mes yeux, – j’étais sûr désormais qu’à aucun moment il ne s’était agi d’un jeu. Soudain, j’eus la prescience d’un drame dont j’ignorais la nature…
Alors, pris d’une peur inexplicable, passant outre, tandis que mon corps s’était refroidi, épousant mon désarroi, j’arrachai le bandeau de mes yeux.
Et je la vis.
Elle poussa un cri strident et s’arracha à moi, comme si mon corps la brûlait. Il y eut quelques secondes de néant où je crus que nous allions nous engloutir. Malgré moi, j’écarquillai les yeux, ma bouche s’arrondit d’effroi : une énorme tache rouge sang ravageait le visage de Marie Soulet.
Elle avait le visage d’un monstre.
Nos regards se croisèrent, et dans les yeux de l’autre ce fut la même détresse, et la même subite douleur, inexprimable.
Elle courut se réfugier dans un angle de la pièce. Me tournant le dos, elle fondit en larmes, le visage plongé dans les mains. Je voyais sa tête baissée, ses épaules rondes et voûtées, les muscles de son dos finement dessinés sous la peau, sa taille fine et ces deux adorables fossettes à la hauteur des lombes, et puis ses fesses et ses jambes…
Elle tremblait.
J’aurais voulu bondir, courir vers elle, lui dire que je la désirais, que malgré tout je l’aimais. Au lieu de cela, je restai cloué sur place, stupidement assis sur le rebord du lit, les bras ballants entre mes jambes : mon Dieu, ce visage…
A cette façon qu’elle eut de me tourner le dos, comme une écolière qu’un maître intraitable et injuste aurait mise à l’index, je compris qu’elle n’attendait plus rien de moi. Elle pleurait toujours, le corps secoué de sanglots. Le cœur déchiré, je me rhabillai en silence : je n’avais pas respecté ma promesse, je l’avais trahie, j’avais violé un secret ; pire, – j’avais brisé son rêve.
Aucune parole ne fut dite, aucun au revoir ; aucun signe, aucun salut ne fut échangé. Et lorsque me dirigeant vers la porte, je vis en me tournant vers elle son chien qui me talonnait, grondant, gueule close, je sus que nous ne nous reverrions plus jamais.
Longtemps, l’image de ce regard noir et effrayé venant éclairer son pauvre visage comme une lueur de mort me hanta. D’elle, je n’ai voulu garder qu’un seul souvenir : ces jambes, ces jambes merveilleuses apparues dans ma nuit.
Merveilleuses, oui.

 

 

 

 

Publié par :Joël Bécam