Il faut parfois, il faut toujours longtemps, avant d’apprendre que notre vie n’est pas faite pour être réussie, ou ratée, mais simplement vécue ; « Ce n’est pas parce que sa vie était trop brève que Moïse n’est pas entré en Chanaan, c’est parce que c’était une vie humaine », Franz Kafka, Journal,19 octobre 1921, Livre de Poche, page 520.

Parfois, pour certains, une vie entière n’est pas de trop pour l’apprendre. Et d’autres ne l’apprendront que sur le tard ; d’autres, encore, bien trop tard… Enfin, comme il se doit, les plus malheureux ou les plus fous – ne l’apprennent jamais.


Singulier voyage, drôle de cirque. Où beaucoup s’échinent, besognent, ou divaguent, périssent d’ennui, végètent, espèrent en vain, espèrent, désespèrent, travaillent sans but et sans entrain.
Voyez ces lions ces tigres ces ours dans leur fosse, ces charmants papillons autour du globe d’ardente lumière, ces rats avides et avisés dans le labyrinthe. Voyez l’issue, connue de tous, mais soigneusement ignorée de la plupart.
Voyez ces sympathiques oiseaux dans la jolie cage dorée, ces phoques, ces otaries, luisantes et souples, sur leur banquise de ciment.
La vie est réjouissante pour celui qui la regarde de loin, mais la connaît et la serre de près.


Tout grand roman comporte, et délivre, à qui voudra l’entendre, un message, une philosophie, une morale, une leçon, un enseignement, les mots ne manquent pas : vous choisirez celui qui vous convient ou que vous aimez.
Bien. Il ne nous était pas arrivé depuis longtemps de lire un grand, un très grand roman. Non seulement par ses dimensions  – 648 pages dans l’édition en Folio de chez notre Gallimard national bien-aimé (bien-aimé pour cette fois) – mais surtout, bien entendu, par sa dimension, sa portée si vous préférez, d’où, par conséquent, l’idée première de notre article d’aujourd’hui, celle d’une « morale de l’histoire », ainsi que les considérations qui la précèdent…


Le Théâtre de Sabbath, de Philip Roth, nous raconte, en effet, l’histoire d’un homme qui ne trouve pas (probablement parce qu’il le refuse), les bonnes clés de sa propre vie. La clé, quant à elle, de ce comportement obstiné, vindicatif et destructeur (dont Mickey Sabbath se demande continuellement s’il s’agit, chez lui, d’une pose), nous est fournie par le narrateur dans la dernière phrase du roman. Et comme toute vérité, – elle est simple.
Truculent personnage, qui ne recule devant rien ni personne ; qui toujours fait front, avec panache ainsi qu’un goût très marqué pour l’autodérision, et l’autodestruction. Une sorte de chevalier Bayard, vaguement suicidaire, notre Mickey, « sans peur et sans reproche » donc : prodigieux Philip Roth !


Les situations qu’il inflige à son Mickey Sabbath, sont étonnantes, inédites, parfois improbables ; la vérité avance sous l’habit de la provocation. La preuve, ici, est faite une fois encore : on apprend moins à vivre en lisant de la philosophie, qu’en lisant de bons romans !
Sabbath, Mickey Sabbath, était marionnettiste. Son théâtre, avant que l’arthrose ne lui fasse perdre l’usage de ses mains, avait lieu dans les rues de New York, jusqu’à ce que sa femme, son égérie, selon lui une actrice de génie, le quitte, à moins qu’il ne l’ait étranglée, le doute n’est jamais levé. Grand amoureux, et grand consommateur, aussi, de(s) femmes, ce Mickey Sabbath. D’où ces nombreuses scènes, dont la crudité n’a d’égale que la bonne humeur, la joie de vivre, mais aussi la tristesse et le désespoir qui habitent et se déchirent le héros.


Une lecture qui vous réserve d’énormes surprises, qui mettra peut-être vos nerfs à rude épreuve, et poussera certains au déni : « non, c’est impossible, il se trompe, la vie n’est pas ainsi, c’est trop révoltant, trop sordide, ou trop beau peut-être ?… ». Une chose paraît acquise : vous n’en sortirez pas indemne ; cependant, si vous êtes un lecteur de bonne foi, une autre chose est également probable : vous en saurez un peu plus sur votre propre vie, si éloignée soit-elle de celle de notre héros, et peut-être même que vous en sortirez grandi ? en tout cas, vous en aurez l’impression, et c’est bien suffisant.


De Philip Roth, nous avions lu peu de choses : Portnoy et son complexe, il y a plus de dix ans, et, plus récemment, La tache, abandonnée en cours de lecture. L’humour un peu potache du premier nous avait réjoui, mais guère plus. Quant au second, impossible d’en venir à bout… La faute à la traduction ? ce serait, faute de preuve, faire injure à son traducteur ; alors, le style, dans ce roman-là, de l’auteur lui-même, peut-être, ou son manque d’implication ? ou plus banalement, notre incapacité du moment à nous concentrer sur cette histoire de professeur d’université, coupable d’aimer une femme de ménage si nos souvenirs sont bons ?

Mais qu’importe, après tout : il suffit parfois d’un livre pour atteindre au génie.

 

Florilège :

 

« Il préférait baiser Drenka, il préférait baiser n’importe qui, plutôt que de regarder Tom Brokaw à la télévision », Philip Roth, Le Théâtre de Sabbath, Gallimard, Folio, page 193.

 

« C’est la chose que tu connais le mieux, dit-elle, celle à laquelle tu as le plus réfléchi, et tu ne sais toujours rien », page 211.

 

« La vie n’est que futilité, c’est une expérience vraiment terrible, mais la seule chose vraiment sérieuse, c’est la lecture. », page 419.

 

« Celui qui a choisi le rire se doit d’être toujours vêtu des vêtements sacerdotaux de la secte à laquelle il appartient. », page 593.

 

« C’est quand nous glissons des cadavres dans des vêtements que nous nous trahissons et que nous apparaissons comme les grands penseurs que nous sommes. », page 593.

 

« L’Amérique, le pays du Moteur avec toujours les voitures qui s’arrêtent jamais, et puis, tout à coup, un endroit pour le repos au milieu de tout ça. », page 601.

 

« Dû. Pu. Voulu. Les trois souris aveugles de la comptine. », page 602.

 

« On ne meurt pas d’avoir tout compris trop tard, c’est un miracle. Mais en fait si, on en meurt – on ne meurt même que de ça. », page 602.

 

« – Oui, dit-il en la regardant mourir, comme c’est innocent. », page 613.

 

« Tu m’as offert une double vie. Je n’aurais jamais pu tenir avec une seule. », page 614.

 

« – nous arrivons à vivre écartelés, nous arrivons à vivre avec les larmes, nuit après nuit, nous arrivons à vivre avec tout, pourvu que ça ne s’arrête pas), », page 614.

 

« Je donne mon cœur, je me donne, moi, quand je baise. Difficile de faire mieux. », page 615.

 

« , les lumières donnaient à la maison un aspect suffisamment chaud et confortable pour l’inciter à se dire que c’était chez lui. Mais la nuit et vues de l’extérieur, elles ont toutes cet air chaud et confortable. Une fois qu’on n’est plus dehors en train de regarder dedans, mais dedans en train de regarder dehors… », page 615.

 

« , et qu’il était au bas de l’allée de l’après-vie, qu’il pénétrait dans ce conte de fées enfin délivré du puissant désir qui avait été la marque distinctive de sa vie : une incontrôlable envie d’être ailleurs. Il était ailleurs. », page 623.

 

« Le monde entier, c’était l’autre. », page 629.

 

« Il n’y avait pas de fin à tout ce qu’il n’avait pas à dire sur le sens de la vie. », page 636.

 

 

Posted by:Joël Bécam

5 réponses sur « Philip Roth, Le Théâtre de Sabbath »

  1. Replongez dans La Tache ! Je ne sais pas si mon message sera lu, mais il fallait quand même que je le dise, non ? La tache, ce n’est pas l’histoire d’un homme qui aime une jeune femme, non. Seulement, il faut poursuivre sa lecture. Le roman est très riche. Le personnage de Coleman, fabuleux. Mais il faut passer ce début, oui. On est largement récompensé par la suite.

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    1. j’ai découvert philip roth dans ce livre depuis je lis tout ce que je trouve de cet auteur C’est la tache que je préfère Génial ce livre Je ne peux m’empêcher d’en parler aux lecteurs que je connais

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  2. J’ai aimé votre critique. J’ai adoré votre vision ontologique du roman. Kundera et Roth sont de grands amis d’ailleurs!
    Et tout s’effondre à la dernière minute. La Tâche, et quelle tâche! Non, il faut relire ce Roman. C’est une merveille. Ne passez pas à côté!
    Bonne continuation.
    M.S.

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  3. Monsieur, j’ai vécu des choses terribles, en bien comme en mal, j’ai lu beaucoup de romans, de nouvelles. Tchekhov, Balzac, Shakespeare, Dostoievky, et tant d’autres de tant de pays. S’il y’a de la très mauvaise philosophie (Sartre, Foucault selon moi), il y a aussi de la très mauvaise littérature. P. Roth, c’est bien parfois (pastorale américaine, la tache…), pas mal souvent (Portnoy…), et assez plat très souvent (je ne cite pas, il y en a trop).
    Mais Roth n’arrive pas à la cheville de Tchekhov, pour n’en prendre qu’un (mais il y en a d’autres).
    En revanche, aucun romancier, écrivain artiste (dirait Joyce) n’arrive à la hauteur de vue d’un Spinoza et d’un Nietzsche, et je parle ici d’une connaissance approfondie de la vie qui non seulement aide à vivre, mais invente de nouvelles manières de sentir la vie.
    Aussi je ne peux que dire mon désaccord profond avec votre petite phrase assassine sur la philosophie (peut-être ne l’avez-vous pas bien visitée…). Bien à vous.

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