Eh oui, le temps passe, comme les cigognes, avec cette triste différence, – il ne fait son nid nulle part.
Naguère, chez nous, vivait un chérubin.
Il était beau comme seul un enfant sait l’être ; il avait le cœur sur la main, comme tous les garçons bien élevés de cet âge, toujours prompts à rendre service.
Il était courageux, sauvage.
Il avait le cheveu parfumé comme une brassée de fleurs des champs, où il fait bon enfouir le nez et tout le visage avec.
Il était adorable, aussi adorable que ce petit Jésus en sucre que l’on offrait jadis, à ses grands-parents, le jour de Noël, enrobé dans un papier de soie, accompagné d’une orange, ou d’un crayon.
Il était doux comme un agneau et paisible comme un moine.
Il aimait, poussé par son seul caprice, venir s’asseoir sur vos genoux.
Il était aussi agité que l’océan, revigorant spectacle, du moment que vous le contempliez à la juste distance, celle qui mène droit du père au fils, par le plus court chemin, – celui de la tendresse et de l’indulgence.
Oui, le temps passe et menuise les hommes à son gré ; il emporte nos espoirs, exacerbe nos regrets, avare d’explications, il aime les mensonges qu’on lui sert croyant pouvoir le tromper.
Brisons là : aujourd’hui, c’est un fauve puant et rugissant, notre chérubin ; un petit monsieur hautain et dédaigneux.
Du fauve, il a la bouche fétide et les dents jaunes. Chaque matin, chaque soir, il nous faut déployer des trésors d’une patience que nous n’avons plus, et que notre âme en la circonstance nous accorde à crédit, pour obtenir que Monsieur consente à saisir, d’une main molle, le manche jaune pétard de sa brosse à dents ; déboucher de ses doigts agiles et paresseux le tube de pâte dentifrice ; déposer sur les poils un minuscule tortillon de pâte blanche, petit monticule brillant qui est au reste du tube ce que la crotte de bique est à la montagne, c’est vous dire la misérable petitesse de la chose ; passer sous l’eau ensuite la brosse et son téton de pâte, comme on passe au four une baguette de pain, et de telle sorte que le jet au passage emporte avec lui plus de la moitié de cette fiente ridicule ; enfourner alors la tige dans la bouche, tel un mors ; la ressortir aussi sec ; cracher avec force dans le fond du lavabo, comme si la face du monde se dissimulait sous l’émail ; parvenir ainsi au but recherché – qu’il n’y ait plus la moindre trace de dentifrice sur la brosse, emportée par la cataracte, sans que ce garde-chiourme qui vous surveille par derrière, et ressemble étrangement à votre père, y trouve à redire, l’ensemble de la manœuvre ayant été exécutée avec cet art sournois de l’entubage et de la démerde, que Monsieur maîtrise à la perfection.
Et puis la brosse, à nouveau, est remise en gueule, et vivement actionnée, et elle court dans la bouche avec une ardeur et une précision de bielle dans sa chambre de combustion. Hélas, sitôt partie, sitôt arrivée ! c’est une philosophie de la panne sèche qui anime Monsieur : après trois quatre allers-retours, saisissants de vigueur, la brosse, soudain, cesse son fol va-et-vient. « Assez de cette comédie, voyons ! » semble-t-elle vous dire ; « Je ne suis là que pour la frime, tu ne le sais donc pas ? ! ».
Maintenant, Monsieur pose ses mains, bien à plat, sur les rebords du lavabo ; la brosse toujours bien en gueule, il vous observe ; silencio de cal et myrtho, Monsieur attend : canera, canera pas ? Et l’œil brillant du fauve, l’œil dubitatif et scrutateur de Monsieur, vous fixe dans la glace : canera, canera pas ?
Or, si le courage vous manque, si vous ne pouvez, ni ne voulez, avec la fermeté qui s’impose, dire les mots aptes à provoquer le redémarrage de la bielle : « Continue, c’est insuffisant ! », parce qu’il est tard, que vous en avez plus que marre, et que la petite graine, cette fois-là, vous auriez dû vous la garder, qu’il aurait fallu, c’était mieux, lâcher l’affaire, quand bien même c’était se priver d’un plaisir de choix, bref, parce que Monsieur vous fait chier, alors, alors…
Vous avez cané.
Monsieur ôte la brosse de sa bouche d’un geste lent et impérial, clappe de la langue avec satisfaction, renifle un bon coup, et vous sourit, dans la glace ; sourire de barracuda… oui, vous allez l’avaler, la pilule amère : il ne s’est pas vraiment lavé les dents, il aura, il a des caries, il aura des dents pourries, de vrais chicots, il vous le reprochera, il ne trouvera pas de femme, ou alors il devra dépenser des fortunes pour le ravalement de toute cette ruine, il se trouve que tu ne fais pas ton devoir de père, il…
Avaler la pilule ? Alors que c’est elle, sa pauvre mère, qui aurait dû, n’est-ce pas, cette fois-là, hein, peut-être ? ce jour béni cependant, où vous avez décidé l’un et l’autre que vous donneriez sa chance à Monsieur, et que le monde, donc, viendrait lui tomber dessus, à lui aussi, chaque jour que Dieu fait, et – pardonnez-moi cette indécente digression : Dieu fait, comme nous, tous les jours – du haut du ciel.
Et cela, bien sûr, nous est spécialement destiné ; et selon l’humeur, la forme du moment, le repas de la veille, le sens des vents, cela prend, naturellement, des formes, des couleurs aussi, une consistance des plus variées : averse de grêle, attaque cérébrale, chute de cheval, grippe asiatique et pourquoi pas aviaire, guerre ou famine, blennorragie, accident du travail ou inondation, déraillement, cancer du testicule, crise de goutte, etc. Et chaque jour vous vous dites néanmoins que c’est heureux d’être ici, comme vous l’êtes – un peu crétin – tout comme Monsieur d’ailleurs, qui, très tôt, a pour une fois  consenti à suivre votre si merveilleux exemple.
Mais Monsieur, de rage, crache aussi par terre et au nez des passants. Et qui sont les passants habituels, me direz-vous, d’un quatre pièces-cuisine-salle-de-bains-double-vécés-séparés ? habité par quatre personnes, dont Monsieur fait partie bien sûr ? Qui sont ces passants, hormis la sœur, la mère ou le père de Monsieur, on vous le demande ?
Or donc, Monsieur crache. Sur le sol, sur le parquet, une petite salive d’oiseau, fine et transparente comme de l’eau, que sa mère torche avec un malaise certain, le cœur au bord des lèvres, comme elle le faisait déjà des petites fesses dodues de Monsieur lorsqu’il était un bébé, une bestiole toute tiède, et bien douce, fourmillante et curieuse, avec de petits yeux vifs comme ceux d’un piaf.
Monsieur est encore bien jeune n’est-ce pas ? onze ans, n’est-ce pas ? nous sommes loin du format espéré, il y manque les concentrations d’alcool, de nicotine et de goudron, mais le père de Monsieur place sa confiance là où il convient, c’est-à-dire dans l’avenir, et l’avenir est prometteur, c’est sa définition, et donc il fera filer dans le gosier de Monsieur toute la substance appropriée, de quantité et de nature adéquates, de telle sorte qu’augmentera notablement la taille et la couleur du crachat de Monsieur.
Lorsque Monsieur fait mine de cracher sur son père – My God ! Monsieur fait mine de cracher sur son père ! – lorsque Monsieur, disais-je, fait mine de cracher sur son père, par respect pour son père, ce passant de premier choix, Monsieur fait « Tuf ! », simplement « Tuf ! », le geste sans la salive, comme une  histoire sans paroles, un film sans musique, une nuit sans lune ou un repas sans joie. Levant le menton, cou tendu, un petit coup sec et bref, comme c’est agréable : « Tuf ! » fait Monsieur, les yeux noirs et la haine en plus, une haine qui s’ignore, et qui n’est pas de la haine, mais un surplus d’amour – américain peut-être ? – qui se cherche une sortie honorable.
Alors le père de Monsieur se rappelle un vieux principe de son droit pénal : « Il n’y a pas de crime lorsque l’arme n’était pas chargée… » ; et il se plonge, et se perd aussitôt dans un abîme de vaines réflexions : affront, pas affront ? insulte, pas insulte ? manque de respect ? ou témoignage pudique, ô combien détourné, d’une trop grande affection ?
« Raté ! » crie-t-il alors à Monsieur, avec beaucoup d’aplomb et une dose singulière de stupidité. Et Monsieur, exaspéré, recommence : « Tuf ! », et re « Tuf ! ». Il faut vous dire que Monsieur est aussi susceptible qu’un mauvais auteur de romans à succès, et que le père de Monsieur a gardé de son enfance à lui le goût idiot de la provocation.
Quand Monsieur ne crache pas, Monsieur crie parfois, et tape un peu du pied dans les murs, choisissant en connaisseur les parties sensibles des murs : plinthes, tuyaux de radiateur, chambranle de portes.
Ainsi, Monsieur châtie sa maison : serait-ce parce qu’il l’aime trop ?
Quand Monsieur crie, le père de Monsieur, perplexe, s’interroge. La tessiture de la voix de ce jeune homme, notamment dans l’aigu, est si remarquable, songe-t-il, qu’au lieu de pousser son « cri qui tue » Monsieur devrait peut-être apprendre à chanter ?
L’expression « cri qui tue », notez-le, est de Monsieur lui-même. Elle s’avère juste et bien choisie : alors, Monsieur rêve t-il déjà de prendre la suite ? Ecrivain Monsieur ?

 

* Voir notre précédente nouvelle, intitulée « Monsieur  ».

Posted by:Joël Bécam

Une réponse sur « Monsieur, encore * (nouvelle) »

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