« Je m’appelle Dolorès et j’habite la gare de Chartres. Dolorès n’est pas mon vrai prénom. Mon vrai prénom, c’est France. Mais Dolorès me convient mieux ; c’est le prénom que la rue m’a choisi.
Je m’appelle Dolorès et donc, je vis dans la gare de Chartres.
Lorsque j’ai vu ces trois-là s’avancer vers moi, je me suis demandée ce qu’ils faisaient ici. Il était tard ; tous les trains étaient déjà partis, et il n’y en aurait pas d’autres avant le lendemain matin.
La femme marchait assez loin devant les deux autres, qui la suivaient bêtement. Le père d’abord, la mine sombre ; puis le fils, un garçonnet à l’air détaché.
Lorsque la femme s’est assise près de moi, sur le banc, je vis qu’elle avait pleuré, ses yeux étaient rouges, ses paupières humides. Elle fixait le vide devant elle.
Lui, l’homme, le père, et vraisemblablement le mari, ne savait que faire pour la consoler. Il se tenait devant elle, la regardait sans oser lui parler, puis il faisait quelques pas sur le quai, puis il revenait vers elle, clouée sur ce banc, près de moi, et comme moi.
Aucun des trois ne semblait avoir vu Dolorès. J’étais là, tout près d’eux ; en tendant la main, j’aurais pu toucher l’épaule de la femme, ou sa joue. Mais je n’existais pas, elle ne me voyait pas, elle se contentait de fixer le vide, assise sur le bord du banc, prête à s’enfuir, ou à fondre en larmes de nouveau.
Ils me faisaient pitié, je ne saurais dire pourquoi, mais ils me faisaient pitié…
Si. Le fils absent, la mère défaite, le père… perdu. Voilà pourquoi j’avais pitié d’eux.
Le fils s’est assis près de sa mère, et il a attendu – il était paisible – que ça se tasse, oui, c’est l’impression que j’ai eue en le voyant s’avachir près de sa mère, sans manifester la moindre émotion. « Il attend que ça se tasse… » comme on dit… Et aussitôt après, j’ai songé : « Et il s’en tape… ».
Le père aussi attendait, à sa façon. Mais lui savait que ça ne passerait plus…
C’était la nuit ; nous étions au printemps, mais il faisait encore froid. Comme dans toutes les gares de tous les pays de ce monde à chier, il y avait des courants d’air partout. A quand une gare sans courants d’air ? Quel architecte pour inventer ça, une gare douce, et tiède ? Pour tous ces passagers qui attendent – et attendre, même peu de temps, ça n’a pas de fin. Et aussi, pour nous, les sans abri, ce serait tellement différent.
Le père avait froid, je le voyais ; les deux autres, non ; c’est comme s’ils ne sentaient plus rien, la mère surtout. Le fils aussi, au fond, sous son petit air détaché à la con, était bouleversé, mais quelque chose, tout au fond de lui, dont il ne devinait rien, l’empêchait de le sentir, -– mais moi je le sentais pour lui.
J’ai avalé une bonne lampée de bière, à même la canette. Et je me suis retenue de tendre ma canette au père, ce qui lui aurait semblé douteux ; il n’aurait pas accepté de toute façon. Car j’étais sale, pas trop, mais sale tout de même. Je ne puais pas, et c’était déjà énorme.
J’ai pensé que je pourrais peut-être lui plaire, à cet homme en plein désarroi, planté devant moi, qui ne me voyait pas, et qui était très beau, et qui l’ignorait, ou plutôt qui affectait de l’ignorer, non par coquetterie, mais parce que pour lui sa beauté n’avait pas d’importance.
Tout cela, je l’ai senti aussi.
C’est comme ça : je sens tout.
Je sais beaucoup de choses, sans avoir besoin de beaucoup de mots.
Alors, n’en pouvant plus, il s’est adressé à sa femme. Il paraissait plus révolté que véritablement en colère. Il lui a dit, d’une voix ferme : « Tu ne peux pas rester ici, dans ce froid, allez, reviens à la voiture maintenant ! ». Elle n’a pas cillé ; son visage est resté de glace ; elle regardait toujours le vide, loin devant elle, prostrée.
« Enfin, ça suffit, tu ne crois pas ! ». Là, il était en colère. Une fausse colère, destinée dans son esprit, à « enlever le morceau », comme on dit. Qu’elle décolle de ce banc, et qu’elle revienne vite fait à la voiture… Qu’ils rentrent à la maison, tous les trois, tout de suite, même si aucun mot ne devait être prononcé pendant tout le trajet jusqu’à chez eux ; à Paris, probablement.
Mais pour le moment, ils étaient là, chez moi, dans la gare de Chartres. Sur le banc que moi, Dolorès, j’ai choisi pour vivre le moins mal possible ; en attendant que ça se tasse, et que ça finisse par casser. Car ça casse toujours, tôt ou tard, c’est la vie, il faut en sortir. Alors, à quoi bon tout ce cinéma ?
Il a effleuré son cou, un geste subreptice, elle s’est détournée brutalement, en criant : « Ah ! Ne me touche pas ! ». Il a soupiré, levant les yeux au ciel. Un long soupir consterné.
Nous n’étions plus que tous les quatre dans la gare, et, je le répète, la nuit était froide. De voir tant de détresse chez ces trois-là, j’avais envie de pleurer. J’ai bu encore une bonne lampée de bière. La canette était vide. Je l’ai écrasée entre mes doigts, et je l’ai jetée, j’aime bien le bruit de la canette que j’écrase ainsi entre les doigts, et que je jette.
La femme a sursauté en m’entendant faire ; elle avait les nerfs à fleur de peau. J’ai dit : « Oh, excusez-moi Madame ! ». Avec une petite voix de petite fille, qui m’a étonné moi-même. Elle a répondu, d’une voix très basse, et très douce, sans me regarder : « Ne vous excusez pas, ça n’est pas grave… ».
A la façon dont elle a dit ça, j’ai compris que, dès le départ, elle m’avait repérée, dès ses premiers pas dans la gare, quand les grandes baies vitrées se sont ouvertes devant elle, et qu’elle s’est jetée sur mon banc, tel un bel ange déchu. Qu’elle m’avait choisie ; moi, Dolorès, comme j’avais choisi ce banc, il y a des mois. Qu’elle était venue se réfugier près de moi, comme moi dans cette gare, sur ce banc de  mort, pour crever.
Voilà ce qui s’est passé. Maintenant, toutes les deux, nous étions complices pour ainsi dire… Complices ; contre l’homme : le père et le fils. Le Saint-Esprit, tiens, il peut crever, foi de Dolorès. Les curés aussi, le peuvent ; au besoin, je peux les y aider, foi de Dolorès. Bon ; c’est la bière qui me brouillait la vue, et le cerveau.
De nouveau, il a insisté : « Enfin, tu ne vas pas rester là – toute seule – toute la nuit ! allez, maintenant on rentre ! ». Et , de rage, il a donné un coup de pied dans mon banc.
Elle n’a pas cillé. Mais d’instinct, elle a tourné la tête vers moi, oh, très très légèrement… On faisait bloc. J’ai compris qu’on faisait bloc. Alors, ce mec, j’allais le casser ; à cause du « rester là
– toute seule – toute la nuit »…
« Toi, le gros, tu la laisses tranquille ! casses-toi, tu vois pas que tu l’emmerdes ! ». Bon. Il fallait qu’il lui foute la paix ; au moins un quart d’heure. Un quart d’heure de silence, tout en restant près d’elle, aurait pu suffire… Elle aurait fini par se mettre à pleurer, en silence, le visage enfoui dans ses mains. Dignité, mon cul. Il l’aurait prise dans ses bras, et ils seraient rentrés chez eux, tranquillement… Réconciliés.
Mais ça, les hommes, ils savent pas. Tous cons. Celui-là, ouais, aurait pu peut-être adopter ce bon comportement, mais pas ce soir-là, c’était trop pour lui ce soir-là…
Le fils s’est éloigné. Il devait avoir dix, onze ans. On aurait dit un ange, comme sa mère, tellement il était mignon et paraissait inoffensif. La dispute entre ses parents semblait ne pas l’affecter, il devait avoir l’habitude, je le plaignais.
Moi, si j’avais eu un fils, je ne me serais jamais disputé avec son père devant lui.
Tout le monde devrait savoir ça, c’est la base de l’éducation. Mais tout le monde aujourd’hui a la tête vide, la tête pleine de vide, bourrée à craquer de choses de merde, inutiles, – mais pleine de vide, ça oui. ».

Posted by:Joël Bécam

Une réponse sur « Dolorès (nouvelle) »

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