Dans les livres que je lis – pour l’essentiel, des romans – j’ai l’habitude de souligner les passages qui me plaisent.  Cette pratique est partagée je crois par beaucoup de lecteurs passionnés ; elle n’a donc rien d’original. C’est elle qui me permet de dresser ensuite mes florilèges (Florilège proustien , Florilège « montaigneux » , par exemple ; Voir aussi la catégorie FLORILEGES).
Au fil du temps, je me suis aperçu que les passages que je soulignais ainsi pouvaient être classés grosso modo en trois catégories : 1) ceux où la prose de l’auteur prend des allures de maxime, sentence, aphorisme, etc. (exemple : « Il n’est pas d’autre miroir de l’intérieur d’une tête humaine qu’un roman », Albucius, Pascal Quignard) ; 2) ceux, assez proches des précédents, qui correspondent à une réflexion d’ordre général émise par l’auteur (exemple : « On ne peut soutenir qu’une idée véritable existe en dehors des mots faits pour elle sur mesure », La vraie vie de Sebastien Knight, Vladimir Nabokov) ; 3) ceux enfin qui correspondent à une notation psychologique ayant, dans l’esprit de l’auteur, valeur « universelle », mais bien entendu dans le cadre d’une culture déterminée (exemple : « La folle disait des choses que j’ai oubliées, avec cette profonde mélancolie résignée que donne aux voix la certitude qu’on a raison, que tout le monde se trompe », Le Diable au corps, Raymond Radiguet).
La plupart des romanciers sont friands de cette manière d’écrire, qui, entre autres éléments de style, est censée signer leur talent. Parfois même, certains en abusent, vraisemblablement parce qu’elle comble de surcroît leur ego d’auteur. En revanche, d’autres n’y cèdent jamais ; dans la majorité des cas par manque d’imagination, mais pas toujours ! Il arrive que ce refus soit la marque du génie singulier de l’auteur.
Le plus bel exemple, je le trouve encore dans Madame Bovary de Gustave Flaubert (Voir également : « L’adverbe de manière dans Madame Bovary, de Gustave Flaubert  »).
C’est pourquoi dans Madame Bovary, je n’ai donc rien trouvé à souligner… Ce n’est pas un hasard, car notre cher Gustave, d’emblée, avait choisi d’être le « grand absent » de son roman ; c’est un peu comme si ce roman avait été écrit par « Monsieur personne », et pouvait se comparer à cet univers « dont le centre est partout et la circonférence nulle part » cher à Blaise Pascal.
A tel point qu’il me plaît, à moi, d’imaginer la belle, la trop sensible Emma (quelle crêpe ce Charbovari, quel mufle ce Rodolphe : mais quels crétins ces deux-là !) sortir soudain de son cadre champêtre et normand, et de s’écrier, bondissant hors des pages, le poing menaçant telle une folle furie : « Ni auteur ni narrateur ! ». Un équivalent romanesque, en quelque sorte, au célèbre « Ni Dieu ni maître » anarchiste…
Mais ce qui fait, en partie, le talent de Flaubert ne fait pas nécessairement celui d’un autre. C’est ainsi qu’en lisant la prose du petit moustachu asthmatique (Marcel Proust, pour les ignorants), nous avons donc beaucoup souligné de bonne heure ! (Cf. encore  les multiples épisodes de notre Florilège proustien).
Toujours est-il que cette manie du soulignement – le lecteur intéressé trouvera ci-dessous un échantillon de ses fruits – offre parfois des avantages inattendus, comme vous le verrez dans notre prochain article, consacré, comme il se doit, à la rentrée romanesque…

 

« La plupart des hommes, comme les animaux, s’effraient et se rassurent avec des riens. »
Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes

« On n’est chez soi qu’heureux »
Marcel Jouhandeau, Chroniques maritales.

« La beauté de la musique il faut deux fois pour la comprendre, la femme et la nature c’est en un clin d’œil »

« La haine. L’amour. Des mots. »
James Joyce, Ulysse.

« Réserve égale puissance aussi bien chez l’homme que chez la femme. »

« On ne se révolte que contre cela dont on n’attend rien. »
Henry de Montherlant, Les Jeunes filles 

« Il rit des plaies celui qui n’a jamais été blessé. »

« la folie la plus sage, le fiel qui nous étouffe, la douceur qui nous sauve. » (en parlant de l’amour)

« Deux hommes peuvent garder le secret, si l’on a chassé l’un d’eux »
William Shakespeare, Roméo et Juliette 

« La révélation, enfin, qu’il n’y a ni commencement ni fin, ni sens ni non-sens, seulement le plaisir, la souffrance, l’usure de l’usure… »
Philippe Sollers, Femmes

« Le désespoir suppose un minimum de répit »

« La connaissance par autrui et la connaissance par moi-même. En mélangeant les deux sons sous prétexte qu’autrui est un autre moi, on n’aboutit à rien. »
Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

« La vie est un rêve. C’est le réveil qui nous tue. »
Virginia Woolf, Orlando 

« Ce que l’on attend de l’être avec qui l’on vit c’est qu’il vous maintienne au niveau le plus élevé de vous-même. »

« Pourquoi y avait-il dans le bonheur tant de souffrance. »
Virginia Woolf, La Traversée des apparences

et, bien entendu :

« Etc. »
Georges Perec, Je me souviens

ou bien encore :

« oh – arrêtez tout »
Jean Rouaud, Les champs d’honneur

 

 

 

 

Posted by:Joël Bécam

Une réponse sur « Je souligne, tu soulignes… »

  1. … je ne souligne pas et j’oublie… dommage, un peu comme les images, phrases, paysages ou portraits que l’on croise chaque jour, que l’on croit à jamais gravés dans notre mémoire photographique, que l’on oublie aussitôt la nouvelle image imprimée, mais qui façonnent malgré tout notre sensibilité à la vie…
    Je n’ai donc rien souligné dans B.Y., mais j’ai beaucoup aimé ton livre Joël ; et ça, je tenais à le souligner.
    Claude

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