Vient de paraître, septembre 2009 :

Jérôme David SALINGER, Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers, suivi de Seymour, une introduction, Robert Laffont, pavillons poche, 260 pages, 7.90 euros. 

 

Gardons présent à l’esprit que tout artiste ayant choisi de vivre à l’écart des médias – alors qu’il serait naturellement de son devoir de venir manger, de temps en temps, un bout de pâtée dans leur main –, toute personne de cette envergure, de cette classe faudrait-il écrire, ayant choisi de vivre, disais-je, loin des médias, est, pour les médias, un reclus, pire – un manque à gagner.

L’écrivain américain Jérôme David Salinger est donc un reclus, quand bien même il serait entouré de sa famille et bavarderait tous les jours avec ses voisins ! 

Et vous l’aurez remarqué comme moi : il est impossible, aujourd’hui, de lire dix lignes consacrées à Jérôme David Salinger, que ce soit dans la presse, dans un texte de présentation de son œuvre, préface ou courte note, sans que leur auteur n’évoque l’étrange silence du grand Salinger, le prétendu mystère qui l’entoure, et cette supposée vie de reclus.

Or, il se trouve que le silence de cet écrivain-là n’a peut-être rien de si mystérieux.

Car une lecture attentive de Seymour, une introduction (pratiquement la dernière nouvelle que Salinger ait accepté de publier, que les éditions Robert Laffont viennent de rééditer dans leur collection  pavillons poche), nous éclaire sur les raisons de ce silence… C’est du moins notre opinion. Illustrée ici par quelques courts extraits de Seymour, une introduction, et accompagnés parfois de nos modestes, naïfs et hardis commentaires (ce n’est pas une simple précaution de langage).

« … la race relativement nouvelle de critiques littéraires – ces nombreux ouvriers (ces soldats, pourriez-vous dire, il me semble) qui travaillent pendant de si longues heures, et souvent en voyant diminuer chaque jour leurs espoirs d’être distingués de la foule, dans nos actives cliniques néo-freudiennes des Arts et des Lettres. », page 129.

« … je dis que le véritable artiste-prophète, le sot céleste qui peut produire de la beauté et en produit, est principalement ébloui jusqu’à en mourir par ses propres scrupules, par les formes et les couleurs aveuglantes de sa propre conscience sacrée d’homme. », page 134.

 « … ils seront brièvement présentés au public amateur de poésie par l’une des petites bandes de pédants mal payés, d’académiques et de crève-la-faim dont on peut être certain qu’ils ne rendront compte des nouveaux livres de poésie ni avec sagesse, ni avec passion (du moins, cela n’est pas nécessaire), mais avec brièveté. », page 145.

« Utilisé avec modération, un vers de très bonne qualité constitue une forme de cure de chaleur excellente et généralement très rapidement efficace. », page 148.

« … le vrai poète ne choisit pas son sujet. C’est visiblement le sujet qui fait choix du poète, et non l’inverse. », page 153.

« Le miracle de la poésie chinoise et japonaise, c’est qu’une voix de vrai poète en vaut exactement une autre et qu’elle est pourtant, d’emblée, absolument différente et distincte. », page 154.

 « … toute poésie est une crise, un cas d’urgence, la seule crise déclenchable que nous puissions nous attribuer en propre. », page 164.

« L’orgueil de quelqu’un qui ne lit jamais, pourtant – tout comme celui d’un grand dévoreur de livres par-devant l’Eternel –, est encore plus agressif que celui de certains lecteurs pourtant fort actifs, et j’ai donc tenté (je crois que je suis très sérieux) de conserver quelques-uns de mes plus vieux tours littéraires. L’un des plus grossiers est celui-ci : je puis généralement dire si un poète ou un écrivain écrit d’après sa propre expérience, celle d’un autre, ou celle d’un autre qui serait passé par dix plumes différentes ; je puis dire encore s’il nous livre une matière qu’il aimerait faire passer pour de l’invention pure. », page 165.

« Je ne puis croire que Dieu reconnaît la moindre forme de blasphème. C’est un mot alambiqué inventé par les prêtres. », page 190.

 « S’il te plaît, fais la paix avec ton bel esprit. Il ne te quittera pas de toute façon, Buddy. Le jeter par-dessus bord sans réfléchir serait aussi stupide et aussi peu naturel que de ne plus mettre un seul adjectif dans tes textes, ni un seul adverbe parce que le professeur B… te le demanderait. Qu’est-ce qu’il connaît ? Et toi, qu’est-ce que tu connais vraiment de ton bel esprit ? », page 191.

Dans cette superbe nouvelle, à l’écriture quelque peu alambiquée (cela semble délibéré, et  selon nous, c’est là justement que le bât blesse, à moins que ?),  « Seymour, une introduction », Salinger utilise beaucoup l’adverbe de manière, comme Kafka qu’il admire [Cf. à ce sujet certains passages du Château, où ce type d’adverbes abonde ; Voir aussi notre article intitulé : L’adverbe de manière dans Madame Bovary, de Gustave Flaubert ].

D’autres bons et grands écrivains, français en l’occurrence, comme Flaubert ou Mauriac, auraient plutôt tendance à l’éviter, estimant qu’il alourdit « inutilement » la phrase, et qu’il convient peut-être de « lui tordre le cou » à lui aussi ?… On se souvient, dans le même esprit, du laconique « trop littéraire ! » adressé par Colette à Simenon qui lui demandait  conseil.

Dès lors, une phrase de Salinger comme celle-ci (page 125 dans l’édition pavillons poche de Robert Laffont) : « … qu’une personne extatiquement heureuse est très souvent particulièrement insupportable. » deviendrait – probablement ! – chez Flaubert, Mauriac ou Colette quelque chose comme : « Une personne heureuse est souvent insupportable ». De là à en conclure que les français feraient prévaloir (à tort, bien entendu) la forme sur le sens, il n’y a qu’un pas que Salinger, semble-t-il, franchit « allègrement » (Voir ci-dessous l’appréciation qu’il porte sur Madame Bovary).

Est-ce à dire que nos chers français écriraient mieux, car plus simplement, que notre grand américain silencieux, ou que le sombre Kafka ? certainement pas. L’important, c’est toujours, qu’on le veuille ou non, de toucher le lecteur, et donc de l’émouvoir ; là-dessus, sur l’émotion, Céline pourrait nous en raconter beaucoup, et c’est ce qu’il a fait (Voir notamment Entretiens avec le professeur Y :  » L’émotion dans le langage écrit !… le langage écrit était à sec, c’est moi qu’ai redonné l’émotion au langage écrit !… comme je vous le dis !…, page 21, Folio, Gallimard).

Sans compter le sempiternel obstacle de la traduction et les acrobaties qu’il entraîne parfois ; ainsi, par exemple, vous chercherez en vain dans votre dictionnaire habituel, de français donc, l’adverbe « extatiquement », créé pour la circonstance ; c’est un barbarisme.

 «  Es-tu un écrivain, ou un auteur de très bonnes nouvelles ?

 « Lire une très bonne nouvelle de toi ne me dit rien du tout.  Je veux ton butin. », page 192.

 « Est-il si important pour nous de savoir toujours ce qui nous revient à chacun en propre ?, page 196.

« Je passe mon temps à chercher mes idées de tous les côtés. », page 196.

 « … mais la culpabilité est ce qu’elle est. Elle ne disparaît pas. Elle ne saurait être annulée. Elle ne peut même pas être entièrement comprise, j’en suis sûr, tellement ses racines descendent profondément dans un karma privé et ancien. », page 197.

 « Je pense ce soir que tout ce qu’on dit à un écrivain après lui avoir demandé de laisser s’éteindre sa bonne étoile n’est qu’un conseil littéraire. Je suis certain ce soir que tous les « bons » avis littéraires ne ressemblent qu’à Louis Bouilhet et Max Du Camp le jour où ils souhaitaient que Flaubert écrive Madame Bovary. Eh oui, tous deux, avec leur bon goût, le poussèrent à écrire un chef-d’œuvre. Ils tuèrent aussi ses chances de vider son cœur en écrivant. Il est mort en homme célèbre, la dernière chose qu’il fut en réalité. Ses lettres sont d’une lecture insupportable. Elle sont tellement meilleures qu’elles ne devraient l’être. On y lit : gâchis, gâchis, gâchis. Elles me crèvent le cœur. Je suis terrifié à l’idée de te dire, ce soir, autre chose que des futilités. S’il te plaît, suis ton cœur, ou bien perds tout. », page 199.

Salinger a donc choisi de suivre son cœur. Mais peut-on écrire sans chercher, si peu que ce soit, à créer une forme nouvelle ? et à la chercher de tout son cœur, et de toutes ses forces, comme le fit Flaubert ?

A propos de l’idée que les lettres écrites par Gustave Flaubert seraient « meilleures » que ses romans, dans la bouche de l’un de ses personnages : « Avez-vous remarqué que souvent les lettres d’un écrivain sont supérieures au reste de son œuvre ? Comment s’appelle donc cet auteur qui a écrit Salammbô ? », Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, page 1121

 « Si seulement tu pouvais te redire chaque fois que tu vas t’asseoir à ta table de travail que tu as été un lecteur bien avant d’être un écrivain ! », page 200.

  « Dois-je cesser d’écrire chaque fois qu’un ton d’honnêteté vient sous ma plume ? », page 207.

 « … aucune page de confession n’a jamais été écrite qui ne laissât pas passer un peu de la fierté de l’écrivain d’avoir abandonné sa fierté. », page 208.

 « Il est vraiment étrange que nous ne soyons pas plus timorés encore que nous ne le sommes dans nos écrits. », page 227.

 « … qu’il faut une énergie physique considérable, et non pas seulement des nerfs à toute épreuve ou un moi profond en acier trempé, pour achever la version définitive d’un poème de première qualité. », page 234.

 « Combien de nouvelles n’ai-je pas déchirées depuis mon enfance pour la seule raison qu’elles avaient ce que Somerset Maugham, ce vieux bruit qui harcèle Tchekhov, appelle un début, un milieu, et une fin ? », page 259.

 « … nous passons tous notre vie à aller d’un petit arpent de terre sainte à un autre. », page 260.

 

 

Posted by:Joël Bécam

3 réponses sur « Le prétendu silence de Jérôme David SALINGER »

  1. « Le miracle de la poésie chinoise et japonaise, c’est qu’une voix de vrai poète en vaut exactement une autre et qu’elle est pourtant, d’emblée, absolument différente et distincte.  »

    TROIS TRACES SUR CARNETS D’ANONYME DU XX°SIÈCLE

    pour Joël

    le haïku
    comme un salut
    mais qui voit la main invisible?

    *

    Homme souche
    encre et bâton
    les branches sont fragiles
    mais le pêcher en fleurs

    *

    Elles rient toujours
    les vieilles têtes
    qui se balancent
    effeuillant le maïs

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  2. oui, on voit biej que salinger redoute « le chef d’oeuvre » et,au fond prefère la coulée spo nat&éne et débraillée de la correspondance ce flaubert,mais lisant tres mal l’anglais, je me demande comment il se fait qu’un texte,tel que celui de salinger, « seymour,une introduction », garde, en traduction, une telle phosphorescence énigmatique ; c’est un peu comme si la proximité d’une voix étrange, ambiguë,ftratenerelle et un peu étrangère (un frère revenu de loin..) était celle d’un chic type qui parle dans la chambrée d’à côté..cette voix presque impersonnelle de salinger et toujours prise dans « un cercle familial ».. elle se met à la place de notre petit moi chancelant de lecteur instable et elle s’y installe avec une autorité et un aplomb que je ne trouve que dans les meilleures nouvelles de John updike tres années 5O , 196O, que de questions.; y avait-il la soudaine prescience que les immenses villes modernes allaient tous nous réduire à des consommateurs sans famille? à des orphelins lésés à eux mêmes après la fermeture de la galerie commerciale..les nouvelles de salinger ont quelque chose d’émouvant et de triste comme un type qui nous fait signe sur un quai de gare et dont on la la certitude qu’on ne va plus le revoir.

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  3. Bien vrai, cette remarque sur l’écrivais exclu, pas exclu etc… et le point de vue faussé des critiques.
    J’aime beaucoup aussi toutes les citations.

    En ce qui concerne le style, par contre, je crois qu’il faut faire la part de la traduction. Que dit le texte original ? Est-il aussi lourdingue que ce « extatiquement » rimant avec « souvent », plombé par la redondance en trois syllabes de « particulièrement » »?
    Pas facile de traduire des auteurs comme Salinger ou Faulkner etc… Dès qu’on veut imiter le langage oral, populaire, régional ou « jeune » (qui se démode en 10 ans), la catastrophe n’est pas loin. Ce « goddam » des années 50 ans est sans doute l’équivalent d’un « fuck » des années 2000. « Sacré bon dieu « : cette expression très datée, qui aurait envoyé au bûcher au 17° siècle et au confessionnal au début du 20°, n’a plus en français la même charge explosive pour le lecteur du troisième millénaire…
    Inextricables problèmes, réservés au traducteur, et dont l’auteur n’est pas responsable !

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