Thierry Maugenest, Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires, JBZ & Cie, 2010.

 Petit chef-d’œuvre d’humour, d’ironie, de drôlerie, à la fois pince-sans-rire et gavroche, frondeur donc, un peu gauche parfois (c’est de l’artisanal), – les voilà Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires !
Je suis de passage à Paris. Je file visiter l’exposition Lucian Freud. C’est un bon peintre ; maniéré. C’est au centre Pompidou, près de chez Colette, la librairie Les Cahiers de Colette. « Avez-vous Les Rillettes de Proust ? » dis-je au libraire. Silence. Eclair un tantinet coupable dans les yeux du libraire ? Il a pas. « Je vous le(s) commande ? vous l’(les) aurez lundi ». Lundi, c’est dans deux jours ; c’est court, certes, mais pour moi c’est long . Moi je suis un homme pressé, vite frustré. Sourire. « Non, merci beaucoup ». Sourire… façon « Je file voir ailleurs ».
Je file à La Hune, ou plutôt non je m’y trouve, par hasard, le dimanche matin qui suit, c’est près du Flore, à moins que ce soit à côté des deux Magots, j’sais plus, quelle importance, les deux font la paire. Là, Y’a pas non plus mes Rillettes. La libraire est désagréable, nous sommes dimanche matin, ne l’oublions pas, peut-être bien que la messe est dite, qu’ils sont déjà sortis, et qu’ils sont pas venus, les clients ?
Vu du trottoir, c’est une pitié, cette librairie.
Antoine, je vais te donner un bon tuyau mon gamin : ta Hune, – c’est trop sombre à l’intérieur vu de l’extérieur, c’est « Sombre dimanche » à l’intérieur. On croirait presque un de ces petits cafés maghrébins, qu’on voit dans les rues populaires, et qui a l’air plutôt sympathique, où tout le monde peut venir, – mais où on dirait que t’as pas l’droit d’entrer !
La hune, tu le sais aussi bien que moi Antoine, c’est un genre de nacelle, perchée là-haut, dans la pleine lumière, au sommet du grand mât du bateau, qui tangue au soleil, danse au vent avec les oiseaux ; et la nuit, vois-tu, dans le grand noir profond, ça couche dans les étoiles… alors, Antoine, un bon conseil : mets-nous de la lumière partout ! dans ta belle Hune !
Et tant qu’à œuvrer, faudrait peut-être virer aussi les rayonnages, en vitrine, qui bouche l’horizon, qui cache la mer des livres, sur les tables, ce serait bien de voir qui c’est qui y’a dans la boutique, et moi ça me fait peur un trou noir plein de savoir où faudrait entrer sans voir : de la lumière, Antoine ! De l’air et des sourires mon gamin ! tu verras, le chiffre sera meilleur…
Alors dépité le lendemain je file encore, au Merle Moqueur, rue de Charonne. Et là, il se produit un vrai petit miracle. Or le libraire est charmant, et confiant. Bon, il en a plus non plus, qu’il me dit – mais ça existe, il en a eu, des Rillettes de Proust !  surtout, il sait où y’en a encore ! voilà qu’il pianote, et que j’te fouille  et trifouille la base. On entend des petits clics clics. Efficace est son action. « Y’en a neuf ! » qui m’lance, le beau brun libraire, aux yeux clairs. « Où ça ? » répondais-je [1].
Silence, il pianote encore. « A l’Arbre à lettres, rue du Faubourg Saint-Antoine, y zan ont 7 ». Je le regarde, ébaubi. Comme ils sont serviables, au Merle Moqueur, ils m’adressent chez un confrère… Alors moi je reviendrai. Et je file vers l’Arbre…
A l’Arbre à lettres, sur le comptoir, près la caisse, il y a Les Rillettes. Voilà l’objet. Enfin. J’en prends un. C’est un joli petit livre ; un petit format, de fantaisie. Du beau papier, papier vergé je pense, pour la couverture comme pour les 108 pages ; un bon grammage par surcroît, avec « une bonne main » comme disent les imprimeurs. C’est pas massicoté, ça se veut un peu José Corti ? et pourquoi pas ? C’est bien, il y a de bons rabats. Le prix raisonnable : 12.95 euros, un prix à la Beigbeder , en somme.
Sur le dos du livre, il y a comme un coup d’tampon, en oblique, en plein dos, au beau milieu : « GRANTÉCRIVAIN » : ça claque ça madame !
Le Prière d’insérer est rédigé comme suit :

« Vous êtes passionné par la littérature (moi je réponds oui je suis passionné) ? Vous rêvez d’embrasser la carrière d’auteur (moi je réponds : « auteur non ; grantécrivain oui ») ? Vous envisagez d’écrire le prochain chef-d’œuvre des lettres françaises (moi je réponds non je n’envisage pas, je vais te le faire) ? Vous comptez devenir académicien ou recevoir le prix Nobel (tout à fait Thierry) ? Ce petit livre est fait pour vous ! Les cinquante fiches-conseil que vous trouverez dans les pages qui suivent, abondamment illustrées de textes connus ou inédits, vous permettront à votre tour d’obtenir le label : »

Le label, encore une fois, c’est : « GRANTÉCRIVAIN ».

Je paye, je rentre, je lis mes Rillettes. Et j’écris : « Petit chef-d’œuvre d’humour, d’ironie, de drôlerie, à la fois pince-sans-rire et gavroche, frondeur donc, un peu gauche parfois (c’est de l’artisanal), – les voilà Les Rillettes de Proust et autres fantaisies littéraires ! ».
Fonce ! il en reste 6.


Par ordre d’apparition à l’écran :

  • Librairie La Hune , 170, boulevard Saint-Germain, 75006, Paris

Voir aussi, sur le blog de Thierry Savatier, Les Mauvaises fréquentations, l’article qu’il consacre également au livre de Thierry Maugenest.


[1] « répondais-je » : clin d’œil, réservé aux initiés, à Pierre Lepape et Philippe Djian

De Pierre Lepape, nous vous recommandons la lecture de cet article « de fond », paru en 2004 dans Le Monde Diplomatique, mais toujours – hélas ô combien –  « d’actualité » ! : La dictature de la world literature, Le Monde Diplomatique, mars 2004.

Publié par :Joël Bécam

5 commentaires sur &Idquo;A la recherche des rillettes de Proust&rdquo

  1. Que de chemins parcourus, « avalés » devrais-je dire, pour des rillettes, fussent-elles proustiennes !!!
    N’oubliez pas de m’en garder un peu !
    Mary

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  2. je prends un grand plaisir à lire vos articles… c’est toujours bien écrit et ça pique la curiosité. Je vais essayer de mettre votre lien sur mon blog (je ne l’ai jamais fait).
    A bientôt
    Corinne Roche

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