L’été, au jardin : noire et dorée, l’abeille butine et danse en l’air avec grâce, volant d’une fleur à l’autre au gré de son caprice. Eh bien, ma façon de lire est en tout point comparable au butin de l’abeille : la plupart du temps je lis plusieurs livres à la fois. Plus exactement, je mène de front leur lecture : dix pages de l’un, puis cinquante de l’autre, et pourquoi pas soixante d’un troisième, puis six ou sept de ce quatrième, pour mieux revenir ensuite vers le premier, dont, qui sait, je lirai peut-être alors deux cents pages ? à moins qu’entre-temps je ne lise d’une traite un cinquième, dont la brièveté alliée au grand intérêt que je vais lui porter sur le moment, me pousseront à le dévorer ! [1]

S’agissant d’enchanter par la lecture un quotidien désenchanté. Parfois, l’entreprise dure des mois, ou des années ; tout dépend des livres dont je m’empare. Parfois, elle s’avère hasardeuse, sollicitant ma capacité de concentration à la limite du raisonnable.

Cela m’est arrivé il y a environ un an. Je m’étais mis en tête de lire tout Proust ! 2400 pages… Bien entendu, j’y suis encore ; il me reste à lire 1764 pages de ce merveilleux roman A la recherche du temps perdu…

Et puis, comme si cela ne suffisait pas, je me suis mis également dans la tête de lire Schopenhauer, son incontournable traité de philosophie réédité il y a peu : Le monde comme volonté et représentation, 2158 pages (je vous fais grâce des 145 pages de notes qui suivent), deux gros folios, catégorie essais ; page 668, j’en suis là…

Quelques mois plus tard, je remets la main sur La vie mode d’emploi, de Georges Perec, acheté chez un bouquiniste, puis oublié sur une étagère, et retrouvé, enfin, par hasard ! 600 pages environ ; en ayant déjà lu 315, gageons que d’ici à quelques semaines, l’affaire sera bouclée.

Me voilà donc lancé pour… pour combien de temps au juste ? nul ne le sait, dans la lecture parallèle de Proust, Perec et Schopenhauer (d’autres, bien sûr, se sont intercalés depuis !) … Bien entendu, la manie que j’ai de souligner dans les livres que je lis, les passages qui me plaisent, ne m’a pas quitté. En voici le nectar, car on ne sait jamais – l’envie de butiner vous aussi pourrait vous saisir !

Georges PEREC, La vie mode d’emploi

« Il a sur les genoux un petit opuscule à couverture rouge intitulé Le Code des Impôts »

Georges Perec, La vie mode d’emploi, Hachette, 1978, Le livre de poche, page 64.

« Qui veut faire l’âne fait la bête »

page 68.

  « Ce matérialisme grossier avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler des affaires de l’humanité »

page 79.

  « Les escaliers pour lui, c’était, à chaque étage, un souvenir, une émotion, quelque chose de suranné et d’impalpable, quelque chose qui palpitait quelque part, à la flamme vacillante de sa mémoire : un geste, un parfum, un bruit, un miroitement, une jeune femme qui chantait des airs d’opéra en s’accompagnant au piano, un claquement malhabile de machine à écrire, une odeur tenace de crésyl, une clameur, un cri, un brouhaha, un froufroutement de soies et de fourrures, un miaulement plaintif derrière une porte, des coups frappés contre des cloisons, des tangos ressassés sur des phonographes chuintants »…

page 91

« Cette idée lui vint alors qu’il avait vingt ans. Ce fut d’abord une idée vague, une question qui se posait – que faire ? – une réponse qui s’esquissait : rien. »

page 157.

« comme un de ces tableaux de Magritte où l’on ne sait pas très bien si c’est la pierre qui est devenue vivante ou si c’est la vie qui s’est momifiée »

page 159.

« Un samedi après-midi, alors qu’il se promenait en ville avec cet ennui tenace qui n’appartient qu’aux militaires du contingent »

page 164.

« Il y a quelques mois, un matin, elle a oublié de mettre son dentier qu’elle fait tremper chaque nuit dans un verre d’eau ; elle ne l’a plus jamais remis depuis ; le dentier est dans un verre d’eau, sur la table de nuit, couvert d’une espèce de mousse aquatique d’où émergent parfois de minuscules fleurs jaunes. »

page 274.

« Tout cela fait une histoire bien tranquille, avec ses drames de crottes de chien et ses tragédies de boîtes à ordures. »

page 280.

« Plusieurs fois, il rêva de s’enfuir avec elle, ou loin d’elle, mais ils restèrent comme ils étaient, proches et lointains, dans la tendresse et le désespoir d’une amitié infranchissable. »

page 313.

Marcel PROUST, A la recherche du temps perdu

« Comme certains romanciers, il avait distribué sa personnalité à deux personnages, celui qui faisait le rêve, et un qu’il voyait devant lui coiffé d’un fez. »

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Quarto, Gallimard, page 303.

« Les intérêts de notre vie sont si multiples qu’il n’est pas rare que dans une même circonstance les jalons d’un bonheur qui n’existe pas encore soient posés à côté de l’aggravation d’un chagrin dont nous souffrons. »

page 304.

« Même à un certain point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment  beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. »

page 314.

« Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de « vitesses » différentes. Il y a les jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant. »

page 314.

« bonheur immédiat par excellence, le bonheur de l’amour »

page 319.

« cherchant sans cesse à me représenter son image, je finissais par ne plus y réussir, et par ne plus savoir exactement à quoi correspondait mon amour. »

page 321.

« chacun a besoin de trouver des raisons à sa passion, jusqu’à être heureux de reconnaître dans l’être qu’il aime des qualités que la littérature ou la conversation lui ont appris être de celles qui sont dignes d’exciter l’amour, jusqu’à les assimiler par imitation et en faire des raisons nouvelles de son amour »

page 329.

« ce sentiment de vénération que nous vouons toujours à ceux qui exercent sans frein la puissance de nous faire du mal. »

page 336.

« la solidarité qu’ont entre elles les différentes parties d’un souvenir, que notre mémoire maintient équilibrées dans un assemblage où il ne nous est pas permis de rien distraire, ni refuser »

page 341.

« le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant »

page 342.

« Nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous gardons la disponibilité permanente ; elles finissent par s’associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à l’occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité d’un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que nous ayons seulement l’idée qu’elle pourrait comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus. »

page 348.

« On peut être illettré, faire des calembours stupides, et posséder un don particulier qu’aucune culture générale ne remplace, comme le don du grand stratège ou du grand clinicien. »

page 348.

« les modes changent étant nées elles-mêmes du besoin de changement »

page 348.

« toutes les qualités intellectuelles ou la sensibilité d’une personne ne seront pas auprès de l’un de nous qu’elle ennuie ou agace une aussi bonne recommandation que la rondeur et la gaieté d’une autre qui passerait, aux yeux de beaucoup, pour vide, frivole et nulle »

page 351.

« La vie ne m’apparaissait plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse »

page 336.

« Tout ce qui est d’un même temps se ressemble ; les artistes qui illustrent les poèmes d’une époque sont les mêmes qui font travailler pour elles les Sociétés financières »

page 365.

« Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. »

page 375.

« Le travail de causalité qui finit par produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi ceux qu’on avait crus l’être le moins, ce travail est parfois lent, rendu un peu plus lent encore par notre désir – qui, en cherchant à l’accélérer, l’entrave –, par notre existence même et n’aboutit que quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. »

page 377.

Arthur SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et représentation

« Quiconque prend au sérieux et traite avec ce même sérieux une affaire qui ne conduit à aucun bénéfice matériel n’est pas autorisé à compter sur l’intérêt de ses contemporains. »

Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, I, Préface à la deuxième édition, Folio essais, Gallimard, page 56.

« La majorité incroyablement nombreuse des hommes n’est par nature pas capable d’autre chose que de fins matérielles et se trouve dans l’impossibilité d’en concevoir d’autres. »

page 57.

« Une nature vulgaire est attirée par son semblable de sorte qu’elle préférera entendre de son semblable ce qu’un grand esprit a dit. »

page 67.

« On recommande cette attitude qui est d’une pratique terriblement simple : elle consiste, c’est notoire, à entièrement ignorer et, ce faisant, à garder sous le sceau du secret »

page 68.

« Mais, enfin, en quoi ma méditation philosophique (…/…) en quoi concerne-t-elle cette alma mater, cette bonne philosophie universitaire roborative qui, lestée de cent intentions et de mille précautions, se fraie prudemment son chemin et avance en louvoyant sans jamais perdre de vue la crainte de son maître, les volontés de son ministère, les dogmes de l’église locale, les désirs de son éditeur, les faveurs de ses étudiants, la bonne intelligence avec ses collègues, le cours de la politique au jour le jour, les inclinations temporaires de son public et mille autres choses encore ? »

page 69.

« C’est la réunion du temps et de l’espace qui seule produit la matière »

Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, I, Folio essais, Gallimard, page 89.

« nous avons des rêves ; est-ce que toute la vie ne serait pas une espèce de rêve ? »

page 99.

« La raison est de nature féminine : elle ne peut donner qu’après avoir reçu. »

page 160.

« Le trait d’esprit se manifeste toujours nécessairement dans des paroles tandis que la bouffonnerie, le plus souvent, dans des actions »

page 177.

« Tout bonheur ne repose que sur la relation entre nos exigences et ce que nous obtenons »

page 225.

« Toute souffrance procède d’un déséquilibre entre ce que nous exigeons et attendons, et ce qui nous est échu »

page 226.

« La philosophie est un monstre à plusieurs têtes dont chacune parle une langue différente »

page 236.

« L’homme (…/…) doit être sondé et étudié entièrement, car la raison le rend capable d’un très haut degré de dissimulation »

page 341.

« L’art arrête la roue du temps »

page 385.

« Alors que la faculté de connaissance de l’homme ordinaire est la lanterne qui éclaire son chemin, celle du génie est le soleil qui révèle le monde »

page 390.

« Un homme prudent, pour autant et aussi longtemps qu’il l’est, ne sera pas génial, et un homme génial, pour autant et aussi longtemps qu’il l’est, ne sera pas prudent »

page 393.

« Tout esprit éminent aux idées nombreuses s’exprimera toujours de la manière la plus naturelle, directe et simple, s’efforçant, si possible, de communiquer ses idées aux autres afin de réduire la solitude qu’il éprouve nécessairement dans ce monde. A l’inverse, la pauvreté d’esprit, le désordre, l’extravagance seront drapés dans les expressions les plus précieuses, les tournures les plus obscures, pour dissimuler par des phrases pénibles et pompeuses des idées insignifiantes, minuscules, prosaïques, ordinaires, de manière tout à fait analogue à celui qui, ne possédant pas la majesté de la beauté, voudrait combler ce manque par l’habillement, cherchant à cacher l’insignifiance ou la laideur de sa personne sous une parure barbare, sous ses paillettes, ses plumes, ses collerettes et son manteau »

page 457.

« Le temps découvre la vérité »

page 471.

« Tout homme abrite aussi un penchant à la vérité qu’il faut d’abord surmonter à chaque mensonge »

page 487.

 


[1]  Herman Hesse, Une bibliothèque idéale, Rivages poche.

Grégoire Lacroix, Les euphorismes de Grégoire, Max Milo Editions, suivis des Nouveaux euphorismes de Grégoire.

Publié par :Joël Bécam

6 commentaires sur “Arthur Schopenhauer, le pessimiste de Francfort, Marcel Proust, le grand asthmatique de Combray, Georges Perec, l’Oulipien…

  1. J’adore votre « butinage » annoté. C’est plein de ressources et de pistes auxquelles on n’avait pas forcément pensé.
    Quelle aventure Proust et Schopenhauer UN été n’y suffira pas ! Mais ça vaut le temps

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  2. « Butiner »
    J’aime ce mot qui sent le miel (un peu normal tu me diras!)

    De bien « balaizes » (au propre comme au figuré) ouvrages que tu mènes (ou qui te mènent..) de front !
    Bravo pour la concentration !

    Moi.. Jamais plus de 3 à la fois
    * 1 près du lit (celui que j’aime lire lentement en savourant – celui du moment « Le coeur cousu » de Carole Martinez)
    * 1 à portée de main, n’importe où dans la maison, sur la chaise longue au jardin – « Sans y toucher » Nouvelles de C.Nys Mazure que je relis
    * 1 toujours dans le sac, la voiture – Textes courts à lire en décousu à chaque fois qu’il me faut attendre quelque part – mais c’est rare.. C’est toujours moi qui suis en retard !

    Je me souviens d’une jolie (même si tu n’apprécies pas vraiment le mot) phrase entendue un jour : « Lire comme picorent les poules, en relevant la tête » …

    Bonne nuit et à bientôt

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  3. Cher Joël

    Nous n’avons pas les mêmes lectures, c’est ce qui fait le charme de notre rencontre : le sel des différences, le parcours d’autres gammes qui me forcent à sortir d’un quelconque moi-même idiot parce que figé dans ses convictions.

    Montaigne en sa retraite peignit 57 sentences sur les poutres de sa librairie.
     » Le bout du savoir pour l’homme est de considérer comme bon ce qui arrive, et pour le reste d’être sans souci. »

    Lire et relire, vite, lentement, annoter ou faire silence, dans les marges, à l’écart, raviver nos lettres mortes, pour devenir en lisant « les lecteurs de nous-mêmes. »

    Amitiés.

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  4. J’aime beaucoup le jeu de miroir

    des citations

    En ce moment mes petites fiches

    se remplissent des tours de langue et de plume

    d’un maître en la matière

    Et plus je recopie ses sentences

    – les meilleures à mon goût

    s’inscrivent sur une simple carte de visite –

    plus je me prends à inverser

    l’emprunteur de l’auteur

    Et même – douce et suprême illusion –

    parfois ce n’est plus le quidam

    qui recopie et pillote deçà delà

    les fleurs odorantes des Essais

    mais Montaigne lui-même

    qui me lit et commente

    amusé…

    « Quelquefois je n’y comprends goutte

    mais je continue attendant de m’y retrouver

    car ces chemins valent toujours

    à quelque inattendu détour »*

    * Montaigne

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  5. Traduction du précédent commentaire, émanant de Literature review :
     » A chaque fois que je lis un billet comme le vôtre, je me dis qu’il existe encore des personnes bienveillantes qui partagent le savoir pour le bien des autres. Sans conteste, c’est utile/instructif. Bon travail et Merci ! « 

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