« Michel Houellebecq signe le roman le plus fort de la rentrée » nous conte la belle Olivia, dans le numéro du 27 août [1]. Ajoutant qu’il, le roman pas l’auteur bien sûr, est : « émouvant, ce qui est nouveau ».

Emouvant ; lorsque son héros, Jed Martin, nous parle de son père, personnage lucide et attendrissant, et disert par surcroît. C’est à peu près tout.

Mon père à moi (paix à son âme au paradis) était un taiseux, un taciturne, – un plutôt triste. Un soir, je l’invite à dîner ; cuisine asiatique, je soupçonne qu’il ne la connaît pas encore. Repas paisible, dans un climat affectueux, quand bien même les mots manquent ; quelques paroles anodines, la météo, les embouteillages, l’air pollué de Paris.

« Alors, tu trouves ça bon ? » dis-je, un peu lassé, vers la fin du repas. Le geste lent, le bras gauche en appui sur le bord de la table, coude replié devant lui, à la façon d’un paysan (qu’il fut), il se tait et continue à manger. Puis, d’une voix calme, sans daigner lever les yeux de son assiette, il finit quand même par me répondre : « puisqu’il n’y a pas autre chose »…

La carte et le territoire – dès lors qu‘il n’y a pas autre chose, en effet, en cette rentrée dite « littéraire », à se mettre sous la dent [2] – est plutôt, oui, un bon roman. Qui se vend bien, en position de décrocher un prix littéraire, quel qu’il soit. Mais un bon roman, fut-il écrit par un  trouble-fête, voire un bouffon, ne suffit pas à faire de son auteur un écrivain « puissant » [3].

L’écrivain assis à sa table de travail, comme le chauffeur routier derrière son volant, souffre d’abord par le sacrum, raison pour laquelle certains écrivent debout [4]. Dès lors, pourquoi voulez-vous qu’il se casse le cul, aujourd’hui, l’écrivain, à écrire une œuvre forte que personne ne lira ?

Car une œuvre forte – sans parler de chef-d’œuvre, un mot qui ne signifie plus rien – dans l’esprit de la plupart des auteurs, c’est d’abord quelque chose de narratif, et de « bien écrit », un peu flaubertien ou proustien ou autre, qui tire sa force d’un glorieux passé.

Or, les écritures trop léchées, troussées à la manière des anciens, aujourd’hui ne séduisent plus grand monde. Parfois somptueuses, elles sont surannées ; la prose de Richard Millet est un bon exemple ; il y a je trouve quelque chose de pathétique, de très courageux à la fois, dans le fait de persister à écrire, aujourd’hui, de cette façon…

Houellebecq, lui, l’a bien compris : cette façon d’écrire ennuie.

Pourtant, allez comprendre, la plupart des romans de toutes les rentrées littéraires, depuis des lustres, sont tous plus ou moins de cette veine, « classique » pourrait-on dire pour aller vite. Pas étonnant dans ces conditions que mon Michel passe pour un génie sulfureux de la littérature !

Il sait bien qu’il n’en est pas un, il ne prétend pas l’être, il fait preuve d’une humilité de bon aloi lorsqu’on l’interroge.

Bien entendu, tout cela est étudié, il ne faudrait pas, cette année encore, rater le coche des prix ! Mère Térésa  [5], en fine mouche, a dû lui conseiller d’adopter ce profil bas, au Houellebecq Michel…

Et puis, au fond, quelle importance, du moment que l’on en vend beaucoup ? Et c’est déjà fait.

Pour le lecteur éclairé de toute façon, la littérature de Michel Houellebecq est à celle de Georges Perec – prenons-la comme mètre étalon, puisque Houellebecq déclare l’admirer – ce qu’un aimable beaujolais nouveau est à Pétrus.

C’est déjà bien ; c’est aussi bien, mieux même, que Beigbeder.

[1] Olivia de Lamberterie, La possibilité du fragile, magazine Elle, 28 août 2010.

[2] A l’exception du roman Cronos, de Linda Lê, Christian Bourgois éditeur (Voir l’article que nous lui consacrons ). Comme il fallait s’y attendre, Cronos ne figure pas sur la liste des auteurs sélectionnés pour le Goncourt.

[3] Qualificatif retenu par Raphaëlle Rérolle dans sa critique de La carte et le territoire, parue dans Le Monde.

[4] Victor Hugo par exemple.

[5] Térésa Crémisi, PDG des éditions Flammarion, dans une récente interview, accordée au magazine Les Echos, a notamment déclaré :  » Michel Houellebecq a raté trois fois le Goncourt. Tout le monde a dit que s’il avait été publié chez Gallimard il l’aurait eu. Je le pense aussi : certainement pas en raison de truquages ou corruption contrairement aux clichés habituels sur la « cuisine des prix ». Il n’y a rien de tout cela dans les prix littéraires d’aujourd’hui. On peut plutôt évoquer des habitudes, des jeux d’amitié et d’influence. « . A noter, en effet, qu’il faut remonter à 1980 pour voir attribuer un prix Goncourt à un roman édité par Flammarion (Yves Navarre, Le jardin d’acclimatation, prix Goncourt 1980 ).


Posted by:Joël Bécam

Une réponse sur « Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Flammarion, 2010. »

  1. Dans le silence, parfois des choses se disent. Que l’on n’entend pas..
    Dans l’écriture, parfois des choses se taisent.. Qui ne font pas tapage.. Qui se révèlent au fil des pages… Mais, j’en trouve de moins en moins.. Et en tous cas pas en tête de gondole…. Alors les « Nouveautés » ont le mérite d’attirer ma curiosité, mais le soufflé retombe..
    A chacun ses goûts, heureusement il y en a pour tout le monde comme dirait l’autre…
    Les bouquins d’aujourd’hui sont écrits pour être lus vite, très vite.. Pourquoi ??? Pour qu’on en achète d’autres et encore d’autres peut-être ??? Consommons donc « puisqu’il n’y a pas autre chose » ! ! ! !

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