« Avec son couteau il pela
une pomme. La pulpe blanche, corps
de la pomme, s’assombrit
et vira au brun, puis au noir,
sous ses yeux. Le visage usé de la mort !
La vitesse foudroyante du passé. »
La vitesse foudroyante du passé, page 95

Raymond CARVER, La vitesse foudroyante du passé, éditions de l’Olivier, 2006, Points Poésie n° 1872

Les mots sont des êtres vivants. Matériau dont tu imagines pouvoir disposer à ta guise ? que tu galvaudes, que tu maltraites sans même t’en apercevoir ? espérant le modeler, le faire plier ? qui sait, espérant leur donner des ailes ? et les voilà qui s’enfuient et se désagrègent ! poème abscons ; tissu mort-né. J’en veux pour preuve, à mon humble avis, ce recueil, paru récemment aux éditions Argol (1).

Rien de tel avec Raymond Carver, auteur américain né en 38, mort en 88, bien plus célébré après sa mort que de son vivant, comme tant d’autres avant lui.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites à propos de l’œuvre de Raymond Carver, maître de la short story ; il semble que ses poèmes, moins connus du grand public, n’aient guère attiré l’attention des commentateurs.

Voilà un mois, plus d’un mois que ces poèmes m’accompagnent un peu partout : dans le métro parisien, bercé par son souffle, aux heures creuses, lorsque je trouve une place assise ; à la terrasse chauffée au gaz des cafés, drôles de loupiotes bleues ; au cinéma en attendant le début d’un film qui, parfois, ne vaut pas tripette ; chez moi tard le soir dans mon lit ; ou très tôt le matin, buvant mon café, en écoutant le chant des petits oiseaux…

Je les ai lus, relus, relus encore ; appréciés, médités ; soupesés un peu, aussi, je l’avoue. Ils sont toujours simples ; ils ne haussent jamais le ton, ne se poussent pas du col ; ils sont toujours sensibles, jamais mièvres. Ils sont écrits dans une langue que chacun peut saisir et partager. Remercions Emmanuel Moses, leur traducteur en français.

J’ai éprouvé à leur contact, chaque fois, un plaisir nouveau. Ils m’ont dépaysé, dans les deux sens du terme. C’est-à-dire que je me suis senti transporter en Amérique, dans les grandes villes des Etats-Unis, à Bahia, à Mexico, sur les routes et au bord des rivières ; et donc aussi, qu’ils m’ont troublé, déconcerté.

De quoi nous parlent ces poèmes ? de choses banales mais sérieuses, souvent saugrenues, et dont il vaut mieux rire pour éviter d’en pleurer. Il est beaucoup question de parties de pêche à la ligne, de voitures. On y croise la femme de Bonnard. Il nous parle de la télé de Jean ; de cette belle hôtesse de l’air qui n’avait que deux mains ; de ses voyages et de la chasse aux oies ; de ses amours tendres, et déçus.

Florilège

« Matins brillants.
Jours où je veux tellement que je ne veux rien.
Cette vie seulement, sans plus. Pourtant,
j’espère que personne ne viendra.
Mais si c’est le cas, j’espère que c’est elle.
Celle avec les petites étoiles en diamant
à la pointe de ses pointes. »

(Le menuet, page 55).

« Les fantômes des vieux esclaves comme ceux des jeunes. L’eau est agréable à leurs dos fouettés. Ils pourraient pleurer de soulagement. »

(Bahia, Brésil, page 100)

« Juste du vent. Ni trop fort. Ni pas assez.
Tu dis, « Vise-moi ça ! »
Et nous nous agrippons au plat-bord pendant qu’il souffle.
Je le sens effleurer mon visage et mes oreilles. Je le sens
ébouriffer mes cheveux – plus doucement, je crois, que les doigts d’une femme. »

(Vent, page 103)

« C’était quoi, cette vie ? Une vie où un homme est trop occupé même pour lire des poèmes ? »

(Un récit, page 127)

« Quand les saumons franchissaient ce banc, la nuit,
ils faisaient un bruit d’eau bouillant
dans un chaudron, le bruit de quelque chose
qu’on frotte sur une planche à laver. »

(Son cours, page 140)

 

(1)  Pascal Quignard, Inter, Inter aerias fagos, traductions de Pierre Alferi, Eric Clemens, Michel Deguy, Bénédicte Gorillot, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent, éditions Argol, janvier 2011. Il s’agit de traductions libres, intéressantes certes mais, disons-le, plutôt ennuyeuses, d’un poème écrit en latin par Pascal Quignard.

Publié par :Joël Bécam

Un commentaire sur “Raymond CARVER, La vitesse foudroyante du passé, éditions de l’Olivier, 2006

  1. « des êtres vivants »
    avec tout ce qu’ils peuvent cacher ou dévoiler, dire ou taire, donner ou prendre, offrir ou quémander…
    Les mots sont généreux ou capricieux
    « des êtres vivants » !

    Raymond Carver fait partie des êtres qu’ il me reste à découvrir
    Merci et bonsoir Joël !

    J'aime

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