» 1929. L’impression que tout l’alcool a été bu et que tout ce qu’il peut apporter a été déjà expérimenté, et cependant –  » Garçon, un chablis Mouton 1902 et pour commencer une petite carafe de vin rosé. C’est ça – merci * « , Un livre à soi, Une brève autobiographie, paru dans The New Yorker, 25 mai 1929, page 117
* en français dans le texte

Francis Scott Fitzgerald, Un livre à soi : je viens de finir la lecture de ce livre paru en février dernier, dans la collection le goût des idées dirigée par Jean-Claude Zylberstein, aux éditions Les Belles Lettres.
Ce livre rassemble de nombreux articles et textes divers qu’écrivit Fitzgerald dans les années 20 et 30. Je n’avais jamais lu aucun de ces textes. Et pour cause, je crois bien qu’ils n’avaient jamais été traduits en français ; or, mon anglais (certains parmi vous s’en souviennent peut-être ?) confine au vague et lointain souvenir… de lycée !
Ce livre est ‒ ou plutôt tous ces articles sont, pour la plupart, de petits trésors d’humour, de discernement, et de sensibilité. Plongez ! Vous lirez toutes sortes de choses savoureuses, insolites, voire édifiantes ; sur les femmes, les hommes et les enfants, l’éducation, le mariage, les vins français, la Côte d’Azur dans ces années-là, le métier d’écrivain aussi, et, bien entendu, le dur labeur des critiques… Et aussi, quelques bons conseils à méditer ‒ pourquoi pas ? ‒ sur le sens de votre propre vie. Enfin, pour les plus mordus, les plus littéraires, vous l’entendrez nous parler, ici ou là, de John Dos Passos, d’Hemingway, et de Sherwood Anderson.
Cette expression « livre à soi » est de Fitzgerald lui-même ; elle provient d’un article paru dans The New Yorker du 21 août 1937 ; intitulé déjà Un livre à soi… Cet article n’est certainement pas le meilleur ni le plus drôle de la bande ; mécanique, un rien affecté ; en revanche, le choix d’en faire le titre de l’ouvrage en français, lui, s’avère habile et judicieux.
C’est un beau titre et c’est un bon titre ; il est en parfaite adéquation avec le projet que caressait Fitzgerald : écrire « un livre de réminiscences, non pas une autobiographie, mais des réminiscences ».
Pour ce livre, qui resta du vivant de l’auteur au stade de simple projet, faute pour son éditeur de l’époque d’y trouver une « cohérence suffisante », Fitzgerald dressa d’ailleurs une liste de 18 textes. Ce sont ces textes qui figurent, avec d’autres, dans l’ouvrage édité aujourd’hui par les Belles Lettres.
Qu’est-ce donc qu’un livre à soi ? Pierre Guglielmina, son traducteur, dans une courte et amusante préface, nous en propose une juste définition, quoique un peu trop abstraite pour mon goût : « c’est un livre qui annule les autres livres (les autres livres de Fitzgerald) pour les reprendre du dedans, en quelque sorte sous une forme codée, cryptée, abrégée ». Comprenez par là, pour l’essentiel : un livre dans lequel Fitzgerald se livre volontiers lui-même. Exit le roman, la stricte fiction ; l’auteur apparaît sans masque. Il nous livre ‒ et c’est immédiat, sans détour ‒ son sentiment profond, intime, nous confie sa réflexion personnelle, son opinion bien à lui.
Tous ces articles, en effet, ont été écrits « uniquement lorsque l’impulsion venait de l’intérieur ». Fitzgerald l’avoue lui-même : « Il se trouve que la plus grande partie de ces articles sont intensément personnels » (Préface, VIII).
Et le tout, ce très beau livre ‒ couverture sobre, blanche, glacée, jolie ; caractère racé ‒ ne vous coûtera par surcroît que treize petits euros et cinquante cents… Alors, plongez !

Florilège

« je ferais bien de dire que le truc important que j’ai appris jusqu’à présent, c’est ceci : si vous ne savez pas grand-chose ‒ eh bien, personne n’en sait beaucoup plus. Et personne ne sait la moitié de ce que vous savez en ce qui concerne vos propres intérêts. »
Un livre à soi, Ce que je pense et ressens à 25 ans, paru dans American Magazine, septembre 1922, page 25

« Le genre particulier de pauvre fou que j’ai en tête devrait se souvenir qu’il est moins un pauvre fou quand on le traite de pauvre fou. Le truc essentiel, c’est d’être son propre genre de pauvre fou. », page 25

« Je n’aime pas les gens vieux. Ils parlent toujours de leur « expérience » ‒ et très peu d’entre eux en ont une. En fait, la plupart d’entre eux persistent à répéter les mêmes erreurs à cinquante ans et à croire à la même liste immaculée de mensonges à vingt carats certifiés qu’ils croyaient à l’âge de dix-sept ans. Et tout commence avec ma vieille amie, vulnérabilité. », page 26

« Mais, après trente ans, le mari et la femme savent tous les deux, au fond de leur cœur, que la partie est jouée. Sans avaler quelques cocktails, toute conversation devient une torture. Elle n’a plus rien de spontané, ce n’est qu’une convention grâce à laquelle ils acceptent de fermer les yeux sur le fait que les hommes et les femmes qu’ils fréquentent sont fatigués, ennuyeux et gros, et qu’ils doivent s’en accommoder aussi poliment que possible, tout comme on s’accommode d’eux. », page 27

« Inutile de dire, puisque ce sont les vieux qui gouvernent le monde, qu’un énorme camouflage a été mis en place pour dissimuler le fait que seuls les gens jeunes sont séduisants ou importants. », page 28

« Plus je vieillis, plus j’en viens à ne rien savoir. », page 29

« Le caissier n’avait même pas pris un air renfrogné. J’étais entré, je lui avais dit : « Combien est-ce que j’ai sur mon compte ? » Et il avait regardé dans un grand livre avant de répondre : « Plus rien. »
Un livre à soi, Comment vivre avec 36 000 dollars par an, paru dans le Saturday Evening Post, le 5 avril 1924, page 32

« A mon grand étonnement, l’année, la grande année touchait à sa fin. J’avais cinq mille dollars de dettes et ma seule idée était de prendre contact avec un asile des pauvres correct où nous pourrions louer une chambre et une salle de bains à la semaine pour rien. Mais il y avait une satisfaction que personne ne pouvait nous enlever : nous avions dépensé trente-six mille dollars et acheté pour un an le droit d’adhésion à la classe des nouveaux riches. », page 39

« Pour deux paniers percés repentis, la Côte d’Azur en été avait l’accent juste. »
Un livre à soi, Comment vivre de rien ou presque à l’année, paru dans le Saturday Evening Post, le 20 septembre 1924, page 48

« Quand vos yeux découvrent pour la première fois la Méditerranée, vous comprenez instantanément pourquoi c’est ici que l’homme s’est redressé pour la première fois et a écarté les bras en direction du soleil. », page 51

« Demander quelque chose à un Américain ou à un Français est une démarche bien précise ‒ la seule différence étant que vous comprenez la réponse de l’Américain. Mais obtenir une réponse d’un Anglais est à peu près aussi compliqué que d’emprunter une allumette au ministre des affaires étrangères. », page 55

« une imagination bien contrôlée est une matière première aussi rare que le radium »
Un livre à soi, Imagination ‒ et quelques mères, paru dans The Ladies’ Home Journal de juin 1923, page 68

« La maternité, en tant qu’habitude aveugle, dépourvue de réflexion, est une chose que nous avons héritée de nos ancêtres des cavernes. », page 74

« Un jour toute femme obtient la preuve que ses enfants ne lui appartiennent pas. Et ils n’ont jamais été censés lui appartenir. », page 74

« Par éducation, j’entends tout le paquet d’habitudes, d’idéaux et de préjugés dont les enfants sont chargés par leurs parents entre les âges de deux et seize ans. »
Un livre à soi, Attendez d’avoir des enfants à vous ! paru dans Woman’s Home Companion, juillet 1924, page 77

« Les idéaux, les conventions, la vérité elle-même ne cessent de changer, de telle sorte que le lait d’une génération peut être le poison de la suivante. »
Un livre à soi, Attendez d’avoir des enfants à vous ! paru dans Woman’s Home Companion, juillet 1924, page 77

« L’amitié d’un homme plus âgé, doué de sagesse et d’une forte personnalité, est une aubaine ‒ mais ces hommes sont rares, il n’y en a pas trois par ville. », page 81

« A moins que mon esprit ne m’abandonne et que je ne rejoigne la conspiration ordinaire qui enseigne aux enfants que leurs parents sont meilleurs qu’eux, je vais apprendre à mon enfant à ne rien respecter parce que c’est vieux, mais seulement à respecter ce qu’il estime digne de l’être. Je vais lui dire que je ne sais pas grand-chose de plus que lui concernant le sens de la vie sur cette terre, et je vais l’envoyer à l’école en le prévenant que l’instituteur  est tout aussi ignorant que moi. C’est parce que je veux que mes enfants se sentent seuls. », page 82

« Un homme peut vivre avec une idiote toute sa vie sans être affecté par sa stupidité, mais une femme intelligente, mariée à un homme idiot, finit par absorber l’idiotie de l’homme et, ce qui est pire, sa vision étriquée de la vie. », page 87

« Le bon vieux temps ne nous paraît pas suffisamment bon. », page 87

« Aujourd’hui encore les critiques parlent solennellement de lui (il s’agit de l’écrivain Sherwood Anderson ; Voir notre article consacré à ses nouvelles Winesburg, Ohio, rééditées récemment dans la collection L’Imaginaire, Gallimard) comme d’un homme inintelligent et maladroit, mais bouillonnant d’idées ‒ alors qu’il possède, au contraire, un style brillant et presque inimitable, et n’a pratiquement aucune idée. »
Un livre à soi, Comment gâcher le matériau, paru dans Bookman, 63, mais 1926, page 92

« Quelques-uns des garçons brillants d’aujourd’hui font des tournées de conférences (une circulaire m’informe que la plupart d’entre eux vont parler de la « révolution littéraire » !), d’autres écrivent des livres à succès, certains ont définitivement abandonné la vie littéraire ‒ ils n’ont jamais été assez conscients du fait que le matériau, même observé de près, est aussi insaisissable que l’instant durant lequel il s’est manifesté, à moins qu’il ne soit purifié par un style incorruptible et la catharsis d’une émotion passionnée. », page 92

« J’opère une distinction entre la vie professionnelle où, après la période d’apprentissage, dix pour cent au plus des conseils donnés sont dignes d’attention, et la vie privée, la vie quotidienne, où le jugement de n’importe qui ou presque vaut mieux que le sien. »
Un livre à soi, Cent faux départs, paru dans le Saturday Evening Post, le 4 mars 1933

« C’était un bon conseil : le travail est presque la panacée. Mais il serait bon de pouvoir distinguer le travail utile du pur labeur sans fin. Connaître la différence fait peut-être partie du travail en soi. », page 104

« je reviens rapidement à la question précise de ma profession. Conrad l’a définie avec plus de clarté et d’acuité que quiconque aujourd’hui :
« Ma tâche consiste, grâce au pouvoir du mot écrit, à vous faire entendre, à vous faire sentir ‒ elle consiste, avant tout, à vous faire voir. », page 105

« Je pense que les femmes en sont venues à croire qu’elles n’ont rien de valable à apprendre des hommes. En général, l’homme intelligent est soit seul, soit à la recherche d’amusements dans des cercles stimulants ‒ en tout cas, il est rarement disponible ; l’homme d’affaires n’apporte dans ses échanges mondains guère plus que ce qu’il a lu dans les journaux, ainsi qu’un désir passionné d’être distrait ; de telle sorte que dans les mille et un mondes de femmes qui couvrent le pays, la voix masculine est largement représentée par l’efféminé et le faible, le parasite et la raté. »
Un livre à soi, Les filles croient aux filles, paru dans Liberty du 8 février 1930, page 121

« L’hôtel, à Paris, avait une forme triangulaire et faisait face à Saint-Germain-des-Prés. Le dimanche, nous nous asseyions aux Deux Magots et nous observions les gens, fervents comme un chœur d’opéra, passer la vieille porte, ou bien nous regardions les Français lire les journaux. Il y avait de longues conversations sur le ballet accompagnées de choucroute chez Lipp, et aussi des heures vides pour récupérer, passées à lire des livres ou à regarder des estampes dans l’allée Bonaparte, froide et humide. »
Un livre à soi, Conduisez Mr et Mrs F. à la chambre…, paru dans Esquire en mai et juin 1934, Ecrit en collaboration avec Zelda Fitzgerald, page 147

« il est plus difficile de retrouver le passé et de s’apercevoir qu’il n’est pas à la hauteur du présent que de le voir s’échapper pour demeurer à tout jamais une construction harmonieuse de la mémoire. », page 149

« la marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait, par exemple, être capable de voir que les choses sont sans espoir et cependant déterminé à les faire changer. », page 170
Un livre à soi, Craquer, paru dans Esquire, en février 1936 (Cf. le célèbre : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer », Guillaume d’Orange à la bataille de Pavie, me semble-t-il !)

« la vitalité ne prend jamais. Vous en avez ou pas, comme la santé ou les yeux marron, l’honneur ou une voix de baryton. »
page 175

« Je sentais ‒ donc j’étais. »
Un livre à soi, Manipuler, paru dans Esquire en avril 1936

« Je lis tous les jours dans le journal que, sans le moindre avertissement, un homme d’affaires, apparemment solide et bon père de famille, s’enfuit avec sa sténographe. »,
Un livre à soi, Sherwood Anderson et la question du mariage, paru dans le New York Herald, 4 mars 1923, page 211

« Ils savent que les femmes des meilleurs amis et les hommes à moins de trois cheveux sur le crâne sont les plus dangereux de tous. N’importe qui peut défendre son foyer contre Apollon ou Vénus ‒ c’est l’homme au pied-bot et la femme aux honnêtes taches de rousseur qu’il convient de surveiller. »
Un livre à soi, La faute à un misérable baiser, paru dans le New York American le 24 février 1924

« Tout mariage honnête, digne de ce nom, devrait connaître en moyenne trois à sept révoltes par jour. Sans quoi, ce n’est pas un mariage ‒ c’est une défaite. Ou plutôt c’est être assis au bord de la touche bien au chaud en train de regarder l’autre jouer. »
Un livre à soi, Tout homme marié, paru dans McCall’s, en mars 1924, page 227

« … la lâcheté croissante des critiques littéraires. Mal payés et écrasés de travail, ils semblent ne plus se soucier des livres et il a été attristant récemment de voir de jeunes romanciers talentueux expirer en raison de l’absence d’une scène où jouer : West, McHugh et bien d’autres.
Je me rapproche de ma rengaine qui est : j’aimerais communiquer à de tels écrivains qui lisent ce roman un cynisme tonique envers les critiques contemporaines. Sans une vanité disproportionnée, il faudrait se vêtir d’une cotte de maille dans n’importe quelle profession. Votre fierté est tout ce que vous avez et si vous laissez quelqu’un l’amocher, quelqu’un qui a une douzaine de fiertés à amocher avant le déjeuner, vous vous exposez à bien des déconvenues qu’un professionnel aguerri a appris à s’épargner. »
Un livre à soi, Introduction à Gatsby le magnifique, Texte écrit pour l’édition de Modern Library en 1934, page 264

« Que quelqu’un puisse prendre la responsabilité de devenir un romancier sans avoir une attitude précise et arrêtée vis-à-vis de l’existence est une énigme absolue pour moi. Qu’un critique puisse adopter un point de vue qui incluait douze aspects différents de la vie sociale au cours de quelques heures semble trop préhistorique pour projeter son ombre sur la solitude horrible d’un jeune écrivain. », page 264

« Je pense que c’est un livre honnête, ce qui veut dire qu’on n’a pas fait usage de sa virtuosité pour obtenir un effet et, pour se vanter encore une fois, qu’on a atténué le côté émotionnel pour éviter que les larmes ne jaillissent de l’orbite de l’œil gauche ou qu’un gros visage faux ne vienne se pointer derrière la tête d’un personnage. », page 265

« S’il y a une conscience claire, un livre peut survivre ‒ au moins du point de vue de ce qu’on ressent à son sujet. Au contraire, si quelqu’un a une conscience coupable, il va lire ce qu’il veut entendre dans les critiques. De plus, lorsqu’on est jeune et avide d’apprendre, toutes les critiques ou presque ont de la valeur, même celles qui paraissent injustes. », page 265

« Mais souviens-toi aussi, jeune homme, que tu n’es pas le premier à être seul, si seul. », page 266

Posted by:Joël Bécam

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