Figurez-vous que je sortais tout juste de la piscine, je remontais la rue de la Jonquière. Le SDF assis sur le trottoir, que je croise d’habitude, à qui je refile l’euro de la consigne du vestiaire était absent. J’avise la petite librairie sympa, située un peu plus haut, et ses deux caisses à lapins sur le trottoir ; deux caisses en bois sur un tréteau remplies de lapins blancs, ‒ pardon, remplies de livres bien sûr !
Dans l’une des deux caisses il y a Mon père et moi. Cet exemplaire du roman qu’écrivit Sherwood Anderson en 1924, a été imprimé en 1928 ; il y a donc 83 ans ! C’est vous dire qu’il sent très fort le vieux papier jauni, une odeur de grenier, à la campagne, dévoré par les toiles d’araignée, chauffé à blanc par le soleil, et de champignon de couche ; rien à voir avec l’odeur âcre ‒ c’est le goût qu’il faudrait dire ‒ des pages glacées, imberbes, de nos magazines. Tant mieux. Mon père et moi ne coûte que deux euros, quelque chose me dit que c’est un bon roman ; je l’achète. Une idée saugrenue me trotte dans la tête : s’il devait y avoir un marché, une cote pour les romans, ‒ comme pour les tableaux…

Florilège

« Les gens qui se destinent à l’art devraient s’entraîner dans ce qu’il est convenu d’appeler pauvreté. Quand il débute dans la vie avec le confort que donne la classe moyenne, l’artiste est presque sûr de finir dans la peau d’un de ces rouspéteurs qui se plaignent toujours que le public ne se précipite pas au-devant d’eux avec des acclamations. »,
Sherwood Anderson, Un conteur se raconte, Mon père et moi, 1924, Kra, 1928, page 11.

« Je suis le conteur, l’homme qui s’assied près du feu et attend un public, l’homme qui mène sa vie dans le monde de ses imaginations, je suis celui dont le destin est de suivre les petits mots tarabiscotés du langage des hommes sur les sentiers inexplorés des forêts de la fantaisie », page 49

« Il serait impossible de comprendre qui que ce soit, si l’homme paisible et d’aspect pacifique ne portait en soi, ensevelie quelque part en soi, la possibilité de se révéler un fol de n’importe quelle espèce connue. », page 49

« On pourrait faire la plus merveilleuse histoire du monde en racontant la chute d’un moineau et en en donnant les causes. », page 89

« Il sentait en ce moment, comme n’importe quel homme doit le sentir à un moment donné, qu’un cordon invisible joignait les parties les plus profondes de son être à celles d’une autre personne. L’amour vient. Pour une fois au cours d’une existence entière, un état sensoriel devient une chose aussi matérielle qu’un mur de pierre qu’on touche avec la main. », page 95

« Mes histoires à moi, celles que j’ai déjà contées comme celles que je n’ai jamais encore contées, sont pleines d’évasion ‒ fuites sur l’eau, dans les ténèbres et dans un bateau plein de trous, fuites devant certaines situations, fuites pour échapper à la monotonie des choses, à la simulation, à la grave lourdeur des demi-artistes. Quel est l’écrivain d’histoires qui n’adore pas les évasions ? Elles sont l’air que respirent nos narines. », page 96

« le sensuel amour des matériaux, sans lequel ne peut naître une véritable civilisation. », page 129

« A quoi bon parler des filles ? Elles sont rosses et, chose étrange, elles possèdent le pouvoir de déviriliser les gars, de rendre un type nerveux et inquiet. », page 155

« Les femmes sont le sexe faible, un homme doit prendre cela en considération. « Tenez, une femme qui est comme un cheval, moi, je n’aime pas ça » fit papa. Il parla de ma mère comme si elle avait été un pauvre être doux et faible, dépendant entièrement de l’énergie de son mari pour vivre. », page 157

« Personne ne lit comme lit un gamin. Le gamin se donne tout entier à la page imprimée. », page 159

« Vous, lecteur, vous devez vous imaginer assis avec moi sous un arbre un après-midi d’été ; ou, mieux encore, couché avec moi sous le foin aromatique dans une grange de l’Ohio. Nous lâcherons la bride à notre imagination, nous nous mentirons à nous-mêmes si cela nous plaît. Ne nous questionnons pas l’un l’autre de trop près. », page 161

« Le cruauté, comme le fruit de l’arbre à pain et comme l’ananas, est, je crois, un produit du Sud. », page 164

« Pour le conteur, il faut que vous compreniez cela, l’acte de conter une histoire représente l’ablation du cordon ombilical. L’histoire une fois contée, elle existe hors de nous, et souvent elle est plus vivante que l’homme dont elle est née. Un personnage imaginaire peut vivre à jamais dans la vie imaginative d’autres êtres et survivre longtemps à l’homme qui l’a créé par la parole ou par la plume, alors que celui-ci sera totalement oublié. », page 195

 

Posted by:Joël Bécam

2 réponses sur « Sherwood Anderson, Un conteur se raconte, Mon père et moi, 1924 »

  1. L’écrivain qui met en scène les petites gens

    « L’homme qui s’assied près du feu… qui suit les petits mots tarabiscotés sur les sentiers des forêts de la fantaisie..qui raconte la chute d’un moineau…que quand l’amour vient.. une fois dans la vie.. c’est comme un mur de pierre qu’on peut toucher avec la main… que l’évasion c’est l’air qu’on respire… que les filles peuvent rendre un gars nerveux et inquiet… que la lecture dans une grange, couché dans le foin…… que l’histoire est plus vivante que l’homme dont elle est née….. »

    Voilà ce que j’ai aimé en lisant le florilège que tu nous offres Joël
    MERCI !

    J'aime

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