» J’ai sous les yeux la photographie de deux échantillons les plus représentatifs du cheptel littéraire que l’Amérique exportait à pleins paquebots vers Montparnasse (Descendre à la station Vavin. Gertrude Stein revient de suite). A gauche Ernest Hemingway boucanier sentimental en peau de rhinocéros sur lequel il ne reste pas grand-chose à dire ; à droite Francis Scott Fitzgerald qu’on connaît moins. « , Antoine BLONDIN, préface à Gatsby le Magnifique, 1946

Ernest… C’était aussi le vague, lointain, et entêtant souvenir d’un vieux tonton ecclésiastique ; mal lavé, pas lavé, jamais lavé, était-il pas lavé, s’était-il jamais lavé, mon bon tonton Ernest ? Ernest… Tu portais le même prénom qu’Hemingway ‒ Hem pour les intimes. Ernest… Tu avais été surnommé par des nièces impies : « Ernest, le tonton qui pue », oh les petites garces ! Ernest… Ernest Hemingway, pour moi, c’était seulement Le vieil homme et la mer
Ce court roman, je le lus vers l’âge de seize ans. Sa lecture me fit une forte, une durable impression. Par la suite, je lus dans un article qui lui était consacré ‒ où ? j’ai oublié ‒ qu’Ernest Hemingway, dans une première version du vieil homme et la mer, avait commencé par décrire avec force détails le cadre précis du roman : le village des pêcheurs, les paysages, les personnages, etc. ; pour finalement gommer le tout, et ne conserver que l’action : l’histoire du vieux pêcheur, du gamin qui l’accompagne, de la mer au loin, du très gros poisson qu’ils attrapent, un espadon, qui finira hélas par être mangé par des requins ! Le vieil homme et la mer, le vieil homme et l’amer…

Or, voici que reparaît Paris est une fête, du même Ernest (à noter que le titre original est :  » A moveable feast « , point de Paris là-dedans). A moveable feast est paru aux Etats-Unis en 1964, trois ans après la mort d’Hemingway. Il a été traduit en français la même année. Le voilà derechef sur les tables des libraires en 2011 ; et toujours édité chez Gallimard, dans cette bonne vieille sérieuse collection Du monde entier.
Paris est une fête n’est pas un roman, ni un recueil de nouvelles. Il s’agit de courts récits, autobiographiques. Ernest Hemingway nous raconte sa vie à Paris dans les années 1920, en compagnie de sa femme Hadley et de leur jeune fils Bumby, dit « Mr Bumby ».
Le Paris de ces années-là est un paradis pour écrivains, et c’est le paradis des écrivains.  Hemingway nous les montre comme ils sont, ou plutôt nous les décrit comme il croit qu’ils sont, comme il les sent ; il parle de leurs bons, leurs mauvais côtés, il raconte les moments forts passés en leur compagnie, les plus drôles comme les plus désagréables. Le style d’Hemingway est sobre, le ton juste, l’émotion passe à fleur de mot.

Scott Fitzgerald (1). Fitzgerald « était cynique et amusant et très sympathique et affectueux, et plein de charme, même pour un homme qui a l’habitude d’être sur ses gardes dès qu’on commence à lui montrer de l’affection » (page 173), son talent « était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d’un papillon » (page 167), et ses « discours ne faisaient pas penser que l’on avait affaire à un illettré comme c’était le cas pour ses lettres avant qu’elles n’aient été corrigées », page 195.

Gertrude Stein. L’expression « génération perdue » ‒ plus tard on dira volontiers « les écrivains de la génération perdue » ‒, c’est à Gertrude Stein qu’on la doit : « ‒ C’est ce que vous êtes. C’est ce que vous êtes tous, dit Miss Stein. Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue. » (page 92). A quoi Hemingway rétorque : « et je pensai que toutes les générations sont perdues par quelque chose et l’ont toujours été et le seront toujours ».

Ezra Pound. « Ezra Pound se comportait toujours en ami dévoué et il rendait toujours des services à tout le monde » (page 122), le peintre Pascin : « il ressemblait à un personnage de Broadway, vers la fin du siècle, bien plus qu’au peintre charmant qu’il était, et plus tard, quand il se fut pendu, j’aimais me le rappeler tel qu’il était ce soir-là, au Dôme », (page 120), d’autres, oubliés pour la plupart ; qui se souvient aujourd’hui en effet d’Evan Shipman ? « c’était un bon poète, amateur et connaisseur de chevaux, de prose et de peinture » (page 142), « Je n’ai jamais vu aucun écrit concernant Evan Shipman, ce quartier de Paris ou ses poèmes non publiés, et c’est pourquoi je pense qu’il est capital de l’inclure dans cet ouvrage » (page 152).

Paris est une fête reparaît donc dans une édition revue et augmentée. Ces « bonus » (Aujourd’hui, c’est comme si le mot « bonus », en toute occasion, devait pouvoir être pensé, prononcé, agité comme un grigri), insérées dans les dernières pages de l’ouvrage, sous les noms de Vignettes inédites et de Fragments, ne sont pas des textes aboutis. Les Fragments [une petite dizaine de pages] sont de simples brouillons dépourvus d’intérêt. Quant aux Vignettes inédites, en apparence ‒ je parle du style d’Hemingway ‒, rien ne les distingue des textes qui constituaient à eux seuls l’édition originale de 1964. Mais curieusement, dans ces vignettes, la magie opère peu. Disons les choses comme elles sont : ces textes sont plutôt ratés. Ou les thèmes abordés, anecdotiques, sont par surcroît traités de manière puérile (Plaisirs secrets, pages 236 et s. ; L’éducation de Monsieur Bumby, pages 260 et s. ) ; ou l’auteur n’a pas pu ou su trouver la bonne distance avec son sujet ; c’est le cas, singulièrement, du texte intitulé Le poisson-pilote et les riches, dans lequel Hemingway évoque sa rupture avec Hadley, sa première femme, et exprime ses remords.

Mais ne boudons pas. Si l’on excepte ces quelques loupés (je présume qu’ils servent d’alibi à cette réédition), cette fête est un régal ; j’ai dévoré. Certains livres me donnent l’envie de bouffer le papier sur lequel ils sont imprimés. Pourquoi je boufferais pas d’ailleurs le papier des livres que j’aime ? J’ai bien bouffé ma colle de petit écolier, parfumée à la noix de coco ; elle sentait le médicament, elle était d’un beau blanc immaculé, un blanc d’iceberg ; il y avait une petite palette en plastique, en forme de pelle, alors je dégustais ma colle dans ce petit pot cylindrique de plastique vert aux bords cannelés. C’est bon l’enfance. Roule galette. Snif mon garçon.

Bon. Mon Paris est une fête, je l’ai acheté chez toi, Antoine, place de Clichy, tu vois… Librairie Gallimard. Il sent la pâte à papier, la sève ; un peu vergé, un rien verger, un joli fruit, il a une couleur sable, et il est bien souple. Sur la couverture, ce globe terrestre, là, stylisé, façon pelote de ficelle ; étrange pelote, mille et un livres comme mille et un bouts ? tu prends le bout le livre qui te plaît, tu tires tu lis, tu lis tu tires, tires… soudain tout se déroule s’éclaire c’est clair ! Bravo, réussi ‒ que claque le beau rouge du titre bâton « PARIS EST UNE FETE » !

Du rouge, plus encore du blanc sec, entre autres alcools, Hem nous en fiche partout ; livre cave à vins, des arômes plein la tête et le cœur sur le bord des lèvres. Les écrivains de la génération perdue, réputée buveuse de gin, ne boivent en réalité que du bon, jugez-en. Hem rencontre Scott Fitzgerald. Ils boivent, que dis-je, ‒ ils dégustent (surtout Scott, que l’alcool rend malade et puis fou !) à longueur de pages : « du champagne, deux bouteilles », page 169, du « vin d’Algérie », page 178, « une bouteille de Mâcon à Mâcon », page 181, encore du « Mâcon blanc », page 183, « quatre bouteilles supplémentaires d’excellent vin », toujours page 183, du Mâcon peut-être ? encore un « coup de Mâcon », à la page 184, c’est agréable ! puis page 188, cinq pages plus loin, tu as eu le temps de te ressaisir, Scott ? « quelques bouteilles de Mâcon blanc, sec et très léger » ! puis  « une carafe de Fleurie », à la page 196, « une bouteille de Montagny », toujours à la page 196, et enfin « une bouteille du vin le plus léger que je pus trouver », page 197 !
Je laisse de côté les whiskies-sodas, citronnades avec du whisky, et autres whiskies mélangés avec du Périer, vous les trouvez aux pages ceci, cela… Je les laisse, car, pour Tatie ‒ Hadley, la première épouse d’Hemingway, appelle son mari « Tatie » ‒ et Scotty, ces choses-là, ce sont des médicaments ! Bon, vous en doutiez encore ? Paris est une fête ! Hem nous la raconte ; cela sent bon – la vraie littérature.

(1) Voir aussi notre article : Francis Scott Fitzgerald, Un livre à soi, février 2011, Editions Les Belles Lettres. Ce livre rassemble de nombreux articles et textes divers qu’écrivit Fitzgerald dans les années 20 et 30, à peu près à la même époque qu’Hemingway. Ce livre est ‒ ou plutôt tous ces articles sont, pour la plupart, de petits trésors d’humour, de discernement, et de sensibilité.

Florilège

A propos de Gertrude Stein :  »
Quand je fis sa connaissance, elle ne parlait jamais de Sherwood Anderson en tant qu’écrivain, mais s’évertuait à évoquer ses qualités d’homme, sa gentillesse, son charme et la beauté italienne de ses yeux profonds au regard chaleureux. Je me moquais éperdument de ses beaux yeux italiens mais aimais beaucoup certaines de ses nouvelles. Elles étaient écrites avec simplicité et parfois avec un grand art et il connaissait les gens dont il écrivait l’histoire et s’en souciait énormément. Miss Stein ne voulait jamais parler de ses oeuvres mais seulement de sa personne.
Que pensez-vous de ses romans ? lui demandais-je. Elle ne voulait pas parler des oeuvres d’Anderson non plus que de Joyce. Quiconque mentionnait Joyce deux fois devant elle se trouvait désormais banni. C’était comme faire l’éloge d’un général devant un autre général. »,
Paris est une fête, page 91 (Voir aussi nos précédents articles à propos d’Anderson et de Joyce).

 » C’était une histoire très simple intitulée Hors de saison, et j’avais volontairement omis d’en raconter la fin, c’est-à-dire que le vieillard se pendait. Cette omission était due à ma nouvelle théorie, selon laquelle on pouvait omettre n’importe quelle partie d’une histoire, à condition que ce fût délibéré, car l’omission donnait plus de force au récit et ainsi le lecteur ressentait plus encore qu’il ne comprenait « , page 102

 » Il est des hommes qui portent sur eux la marque du mal comme les pur-sang affichent leur race. Ils ont la dignité d’un chancre dur. « , page 125

 » Katherine Mansfield avait écrit d’excellentes nouvelles, mais, comparée à Tchekhov, elle me faisait penser à une jeune vieille fille qui conterait habilement des récits artificiels, à côté d’un médecin plein d’expérience et de lucidité qui saurait dire les choses, bien et simplement. Mansfield était de la petite bière : mieux valait boire de l’eau. Encore que Tchekhov ne fût pas de l’eau, sauf pour la limpidité. « , page 139

 » Il me fallait parfois toute une matinée pour écrire un seul paragraphe « , page 175

 » Lyon n’ai pas très gai la nuit. C’est une grande ville lourde, cossue, et probablement agréable quand on a de l’argent et qu’on aime ce genre de ville. Pendant des années, j’avais entendu parler des merveilleuses volailles qu’y servent les restaurants, mais nous avions mangé du mouton ; ce mouton était d’ailleurs excellent « , page 179

 » Je ne suis pas sûr que Scott eût jamais bu du vin au goulot auparavant et cela le rendait excité comme s’il avait traîné dans les bas-fonds ou comme l’est une fille qui nage pour la première fois sans maillot « , page 183

 » En ce temps-là, la plupart des alcooliques mouraient de pneumonie, maladie qui a presque disparu aujourd’hui. Mais il était difficile de le tenir pour un alcoolique tant il supportait mal l’alcool « , page 187

 » je n’aurais jamais pu penser qu’en partageant avec Scott quelques bouteilles de mâcon blanc, sec et très léger, cela déclencherait en lui un processus chimique qui le rendrait cinglé « , page 188

Posted by:Joël Bécam

2 réponses sur « Ernest Hemingway, Paris est une fête, Gallimard, Du monde entier, 2011 »

  1. …pris votre lien sur le commentaire dans le Monde (sur les livres à petit prix).
    Je lis hemingway depuis longtemps, disons trente ans, mais ce qui me revient toujours, c’est cette nouvelle qu’il écrit à son retour de Grande Guerre, « la grande rivière au coeur double », retour à la beauté de la vie face à l’horreur de la guerre.
    gm/dz/29

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  2. « Où ? J’ai oublié » écris-tu Joël
    Peut-être dans le bouquin d’Enrique Vila-Matas, fervent admirateur d’Hemingway
    Et si ce n’est le cas, je me fais le plaisir tout grand de citer « PARIS NE FINIT JAMAIS »
    Les « amoureux » d’Ernest y trouveront leur bonheur !
    Je n’en dis pas davantage…. Allez découvrir !
    car, comme disait justement Hemingway « dans sa thèse sur la nouvelle, dans sa fameuse théorie de l’iceberg : le plus important ne se raconte jamais »

    Bon soir !

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