Qµelques livres que j’ai lus dans l’année ou en vacances, en attendant la prochaine rentrée éditoriale, avec l’espoir qu’elle sera aussi… littéraire ! Voir notamment, ici, notre article consacré à la rentrée 2009, mon petit doigt me dit qu’il demeure d’actualité, chaque année !

 

Thomas Mann, La mort à Venise, Le Livre de Poche

« L’insatisfaction, certes, il l’avait dès l’adolescence tenue pour l’essence même, le fond intime du talent »
Thomas Mann, La mort à Venise, Le livre de poche, page 21

« … qu’arriver à Venise par le chemin de fer, c’était entrer dans un palais par la porte de derrière ; il ne fallait pas approcher l’invraisemblable cité autrement que comme lui, en bateau, par le large », page 38

« Il est bon assurément que le monde ne connaisse que le chef-d’œuvre, et non ses origines, non les conditions et les circonstances de sa genèse ; souvent la connaissance des sources où l’artiste a puisé l’inspiration pourrait déconcerter et détourner son public et annuler ainsi les effets de la perfection », page 71

« Il n’est rien de plus singulier, de plus embarrassant que la situation réciproque de personnes qui se connaissent seulement de vue, qui à toute heure du jour se rencontrent, s’observent, et qui sont contraintes néanmoins par l’empire des usages ou leur propre humeur à affecter l’indifférence et à se croiser comme des étrangers, sans un salut, sans un mot. Entre elles règnent une inquiétude et une curiosité surexcitées, un état hystérique provenant de ce que leur besoin de se connaître et d’entrer en communication reste inassouvi, étouffé par un obstacle contre nature, et aussi, et surtout, une sorte de respect interrogateur. Car l’homme aime et respecte son semblable tant qu’il n’est pas en état de juger, et le désir est le résultat d’une connaissance imparfaite », page 76

« le langage peut bien célébrer la beauté, mais n’est pas capable de la restituer », page 77

 

Abbé Dinouart, L’Art de se taire, 1771, Editions Payot & Rivages, 2011

« Jamais l’homme ne se possède plus que dans le silence »,
cité par Antoine de Baecque, Préface, page 7

« Il est un silence prudent et un silence artificieux. Un silence complaisant et un silence moqueur. Un silence spirituel et un silence stupide. Un silence d’approbation et un silence de mépris. Un silence de politique. Un silence d’humeur et de caprice »,
page 8, cité par Antoine de Baecque, préface, et page 39.

« Il y a trois sortes de fautes, écrit-il : parler mal, parler trop, ne pas parler assez », préface, page 14

« Les méchantes paroles sont les plus proches de la porte, elles échappent parmi les bonnes. Il faut donc que la sagesse tienne la clef de cette porte, et la ferme aussi souvent qu’il est nécessaire. Un de nos défauts les plus ordinaires est de parler inconsidérément et trop vite ; une de nos peines est de nous dédire quand nous avons parlé mal à propos ; et un de nos péchés les plus punissables est de ne pas nous rétracter », page 55

« Tout, jusqu’à la vérité même, quelque ancienne qu’elle soit, tout paraît nouveau dans la vieillesse, excepté les anciennes idées dont on a l’esprit rempli », page 62

« Il faut écrire quand l’âme est dans une situation propre à le faire. Le trouble, la colère, l’inquiétude, le chagrin, toutes les passions froides ou ardentes, glacent l’esprit, ou l’emportent trop loin ; de là tant d’ouvrages fades ou trop satiriques ; c’est l’affaire d’un homme qui se possède tout entier, qu’un livre bien écrit », page 116

 

Guy de Maupassant, Apparition et autres contes d’angoisse, GF Flammarion

« Plus que jamais je me sens incapable d’aimer une femme parce que j’aimerai toujours trop toutes les autres. Je voudrais avoir mille bras mille lèvres et mille… tempéraments pour pouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants et sans importance. Et cependant je me marie »,
Guy de Maupassant, Apparition et autres contes d’angoisse, GF Flammarion, Lui ?, page 53

« Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d’union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l’un vers l’autre ne font que nous heurter l’un à l’autre »,
Solitude, page 70

« Quand on entre dans l’Amour, il semble qu’on s’élargit. Une félicité surhumaine vous envahit ! Sais-tu pourquoi ? Sais-tu d’où vient cette sensation d’immense bonheur ? C’est uniquement parce qu’on s’imagine n’être plus seul. L’isolement, l’abandon de l’être humain paraît cesser. Quelle erreur ! »,
Solitude, page 71

« Mais sait-on quels sont les sages et quels sont les fous, dans cette vie où la raison devrait souvent s’appeler sottise et la folie s’appeler génie ? »,
La peur, page 96

« J’appartiens à la vieille race naïve accoutumée à ne pas comprendre, à ne pas chercher, à ne pas savoir, faite aux mystères environnants et qui se refuse à la simple et nette vérité », page 96

« on n’a vraiment peur que de ce qu’on ne comprend pas », page 97

« Les mouches qui meurent à l’automne sont autant que nous dans la création »,
La tombe, page 107

« L’homme ?… Quel horrible animal, méchant, orgueilleux et répugnant »,
Un cas de divorce, page 118

« Oh ! la chair, fumier séduisant et vivant, putréfaction qui marche, qui pense, qui parle, qui regarde et qui sourit, où les nourritures fermentent et qui est rose, jolie, tentante, trompeuse comme l’âme »,
Un cas de divorce, page 120

« Ce qu’on aime avec violence finit toujours par vous tuer »,
La nuit, page 140

« Les nuits luisantes sont plus joyeuses que les grands jours de soleil », page 140

« Non, monsieur, je ne suis pas fou, mais j’ai l’air fou des hommes qui ont réfléchi plus que les autres et qui ont franchi un peu, si peu, les barrières de la pensée moyenne »,
L’homme de mars, page 146

 

Franz Kafka, Les aphorismes de Zürau, Edition de Roberto Calasso, Traduit de l’allemand par Hélène Thiérard, Gallimard, Arcades, 2010

Ce petit livre par la taille ‒ 144 pages, dont la plupart ne dépasse pas 2 lignes, numéro de chaque aphorisme en haut à droite, numérotation des pages en bas au centre, et de ci de là, quelques filets à l’ancienne ‒ ce tout petit livre considérable par l’impact, passé pratiquement inaperçu à sa parution, comme hélas la plupart des vrais livres, aurait mérité certainement de ma part un véritable article. Un article sérieux, sincère dans l’éloge.
Car c’est un concentré de philosophie, à lire avec scrupule et lenteur ; et à méditer comme picorent les poules, en levant de temps en temps la tête n’est-ce pas ?
D’une intelligence exacerbée, où l’humilité balance sans cesse l’orgueil, d’une subtilité écœurante ‒ qui soulève ton joli petit cœur meurtri non de dégoût mais de plaisir, rappelle-toi le lait concentré de ton enfance, pressé direct du tube dans la bouche !
Mais je ne veux pas tourner en dérision mon très adoré Franz.
Un mot encore, tiré de la Note de la traductrice Hélène Thiérard : « Comment dire ce qui, par nature, échappe sans cesse, et qu’on détruit en voulant l’attraper ? Cette question traverse toute l’œuvre de Kafka. ».
Qui dira mieux ?

Quelques-uns de ces aphorismes, numérotés jusqu’à 109 :

« Le vrai chemin passe par une corde qui n’est pas tendue en hauteur mais au ras du sol. Elle semble être là davantage pour faire trébucher que pour porter le pied. »,
aphorisme n° 1, page 15

« Passé un certain point il n’est plus de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre. », aphorisme n° 5, page 19

« Des léopards s’introduisent dans le temple et s’abreuvent aux jarres d’offrandes qu’ils vident ; le phénomène ne cesse de se répéter ; il finit par devenir prévisible et on l’intègre à la cérémonie. »,
aphorisme n° 20, page 32

« Du véritable adversaire, il monte en toi un courage infini. »,
aphorisme n° 23, page 35

 

Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, Correspondance (1873-1880), La Part commune

le site web de La Part commune : c’est ici

De la noble et forte amitié qui liait nos deux grands bonhommes d’écrivains, nos deux grands Gégé ‒ Guy de Maupassant, ce « sacré gaillard », ou mieux encore, croustillant, imagé, ce « jeune lubrique », ce « lubrique auteur, obscène jeune Homme » comme l’aimait écrire Gustave Flaubert son aîné (page 29) ‒ tout aura donc été dit et écrit.
Leur correspondance témoigne d’une amitié durable et sans faille. La voici dans une édition présentée, établie et annotée pour La Part commune par Sylvain Kerandroux.
Ce bon livre est également un bel objet, imprimé sur un beau papier.
Sur la couverture figure un portrait en médaillon de nos deux compères, créé pour l’occasion par Jean-Paul Gillyboeuf (1). Portrait stylisé et très réussi : pour l’un comme pour l’autre, la moustache et la cravate (Pour Flaubert une lavallière), une même expression pince-sans-rire ; le cheveu bouclé, ondulé, séduisant pour l’un, le haut du crâne rase, la nuque en crinière pour l’autre ; deux beaux fronts hauts et bombés. Deux belles têtes de rebelles. Un livre destiné aux amoureux de Flaubert et de Maupassant. Ces deux-là vous envoient du lourd, comme dit la jeunesse, qui a toujours raison.

 Quelques extraits :

« Une dame de mes amies qui a le sentiment des choses du cul joint au goût des Beaux-Arts »,
GF à GM, février 1876, page 33

« Je ne reçois personne, ne lis aucun journal, ignore absolument ce qui se passe dans le monde ‒ et gueule dans le silence du cabinet, comme un énergumène »,
GF à GM, 19 juillet 1876, page 34

« Ce que je ne pardonne pas, c’est la basse envie démocratique »,
GF à GM, 23 juillet 1876, page 36

« demander si l’on doit écrire ne me semble pas la marque d’une vocation violente. Est-ce qu’on prend l’avis des autres pour savoir si l’on aime ! »,
GF à GM, 10 août 1876, page 37

« s’écarter des journaux ! La haine de ces Boutiques-là est le commencement de l’amour du Beau »,
GF à GM, 10 août 1876, page 37

« Ah ! la Bêtise Humaine vous exaspère ! et elle vous barre jusqu’à l’Océan ! Mais que diriez-vous, jeune homme, si vous aviez mon âge ? »,
GF à GM, 10 août 1876, page 38

« Ce grand homme [Balzac en l’occurrence] n’était ni un poète, ni un écrivain, ce qui ne l’empêchait pas d’être un grand homme. Je l’admire maintenant beaucoup moins qu’autrefois, étant de plus en plus affamé de la perfection, mais c’est peut-être moi qui ai tort »,
GM à GF, 30 novembre 1876, page 46

« Là-dessus, je fais un article très littéraire et très sérieux sur une question fort grosse et fort grave, L’invasion de la bizarrerie, procédé des médiocres pour remplacer l’originalité qu’ils ne trouvent pas »,
GM à GF, 8 janvier 1877, page 51

« il y a sur Paris, en ce moment, une atmosphère de lubricité qui m’est douce », page 55

« Je demande la suppression des classes dirigeantes : de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête qu’on appelle la bonne Société »,
GM à GF, 10 décembre 1877, page 83

« Le cul des femmes est monotone comme l’esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés ; que les vices sont bien mesquins ; et qu’il n’y a pas assez de tournures de phrases »,
GM à GF, 3 août 1878, page 98

« Vous vous plaignez du cul des femmes qui est « monotone ». Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir », « Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de putains ! trop de canotage ! trop d’exercice ! oui, monsieur ! »,
GF à GM, 15 août 1878, page 100

« La Religion m’attire beaucoup. Car, parmi les bêtises de l’Humanité, celle-là me semble capitale, c’est la plus large, la plus multiple et la plus profonde »,
GM à GF, 15 ou 16 janvier 1880, page 235

« La poésie, comme le soleil, met de l’or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne la voient pas »,
GF à GM, 19 [16] février 1880, page 258

(1) Un Thierry Gillyboeuf est également l’auteur, toujours à La Part commune, d’un livre consacré au poète Georges Perros ; concernant Georges Perros, Voir aussi nos articles : Lettres à Maxime Caron, finitude, 2003 ; Georges de Douarnenez.


Textes sacrés d’Afrique noire, folio Essais

« Qui se fâche contre moi,
Se fâche contre rien ! »
Textes sacrés d’Afrique noire, Gallimard, folio Essais, page 34

« Soyez attirant, soyez attirant comme le miel », page 36

« Ce qui est devant moi, c’est aveugle
Ce qui est derrière moi, c’est paralysé », page 38

« L’ami que l’on a trouvé à côté de son ennemi est pareil à son ennemi », page 64

 

Michel Rio, Manhattan terminus, Points Seuil

 

« Je remplace l’art par l’artifice, l’être par l’apparence »
Michel Rio, Manhattan terminus, Points Seuil, page 42

« Je vois en lui soit un critique ayant succombé à la tentation de l’absolu, c’est-à-dire de l’état d’écrivain, ce qui est en général un péché de vanité dont tout le monde souffre, à commencer par la littérature, soit un écrivain fourvoyé dans la critique, ce qui est à mes yeux une simple faute de tact »
Michel Rio, Manhattan terminus, Points Seuil, page 45

« Votre langue est trop écrite, confinant parfois au maniérisme lexical et syntaxique, ce qui nuit à sa crédibilité »
Michel Rio, Manhattan terminus, Points Seuil, page 47

« On ne doit pas d’emblée saisir le principe de fabrication d’une œuvre d’art, mais seulement subir ses effets »
Michel Rio, Manhattan terminus, Points Seuil, page 56

 

Stefan Zweig, Montaigne, PUF, Quadrige, première édition en 1982, réédité en novembre 2010 (2)

 

A la suite de la parution de Lettre d’une inconnue en 2009, Zweig revient de mode. Nos PUF bien-aimées en profitent pour rééditer à leur tour les biographies qu’il écrivit. C’est de bonne guerre, et c’est une heureuse initiative. Or j’ignorais que Zweig en avait écrites !
Ces biographies n’ont rien à envier, bien au contraire, à ces pavés interminables et farcis d’anecdotes, trop souvent indigestes (quoique parfois intéressants), que concoctent aujourd’hui nos journalistes en vogue. En effet, elles sont pour la plupart des textes courts.
Ce sont des textes d’écrivain, ce qui fait leur force ; on y retrouve de ce fait, en filigrane, le style propre au Zweig romancier et nouvelliste.
Zweig nous livre ici une vue originale de la vie de Montaigne. Il met en relief ce qui chez Montaigne lui tient le plus à cœur ; prenant garde de « jouer au coucou », et de venir se nicher dans la personnalité de son « sujet ». En lisant, je sens malgré tout, ici ou là, que cette tentation vient parfois le visiter ; il la repousse chaque fois, charme supplémentaire.
En 125 pages, voilà donc que tout est dit. Des origines sociales, de la formation et de la vie heureuse somme toute, et mouvementée, du premier et dernier des Montaigne, « celui qui resta debout dans le chaos du monde ». Et la peste, les guerres de religion, les exigences des administrés (Montaigne fut maire de Bordeaux), sans omettre les caprices d’un roi (Henri IV, celui de « la poule au pot tous les dimanche »), ce n’est pas rien !

Quelques extraits :

« L’écrivain en lui n’est que l’ombre de l’homme, alors qu’il nous arrive mille fois d’être étonnés de voir des hommes dont l’art d’écrire est si grand, et l’art de vivre si petit », page 80

« Dans toutes les œuvres de Montaigne, je n’ai trouvé qu’une seule formule, une seule affirmation tranchée : « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi ». Ni une position dans le monde, ni les privilèges du sang ou du talent ne font la noblesse de l’homme, mais le degré jusqu’où il parvient à préserver sa personnalité et à vivre sa propre vie », page 87

« être libre de la vanité et de l’orgueil, ce qui est sans doute le plus difficile,
se garder de la présomption,
être libre de la crainte et de l’espoir, de la croyance et de la superstition, libre des convictions et des partis,
être libre des habitudes,
être libre des ambitions et de toute forme d’avidité,
être libre de la famille et des amitiés, libre du fanatisme.
Et la dernière liberté : devant la mort. », page 90

 

(2) Ce livre rouge, je l’ai acheté par hasard, à la Maison de la presse d’une charmante petite station balnéaire normande où je séjournais, située sur la Côte de nacre ; Houlgate précisément. Cette Maison de la presse est aussi ‒ chose inhabituelle qui mérite donc d’être soulignée ‒, une bonne librairie. Bertrand et Babette, leurs propriétaires, sont des passionnés de littérature ; Bertrand est aussi, à ses heures perdues (à l’entendre, elles sont plutôt rares !), écrivain ; ses livres sont disponibles, notamment, dans sa propre librairie qui reste ouverte le dimanche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posted by:Joël Bécam

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