Nous sommes en 1957. Tous les jeudis après-midi, ma mère nous emmène en promenade, mon frère et moi ; tiens, aujourd’hui, si nous allions au Cinéac, à la gare Saint-Lazare ?
La séance a déjà commencé, mais qu’importe. Au Cinéac, ça commence sans cesse, ça ne finit jamais. Nous entrons en catimini. Une ouvreuse nous guide tous les trois dans le noir ; elle nous montre avec sa pile le chemin sur la moquette sale, pour gagner nos places. Si les places sont loin, et qu’en nous éclairant, pinceau long, elle risque de gêner les autres spectateurs, elle nous accompagne. Nous suivons le rond doré, pinceau court, qui avance sur la moquette, nous y sommes, notre mère lui donne un pourboire. Sans dire un mot, l’ouvreuse regarde la pièce, un petit coup de lampe, furtif, bien ajusté, pour vérifier si la somme est correcte, donc suffisante, car dans le noir une pièce de vingt centimes se confond aisément avec une de un franc…
Au Cinéac, ni grande illusion ni quai des brumes. Pas de train qui sifflerait trois fois, pas d’autant en emporte le vent. Pas non plus de Sissi jeune fille ni de Sissi impératrice, ou qui serait toute seule face à son destin. Pas de Romy, de Grace ni de Clark ; pas de Gary, pas de Jean ni de Michèle. Mais des images d’actualités en noir et blanc, qui passent en boucle ; ça commence sans cesse, ça ne finit jamais ; tu entres, tu sors quand tu veux… Des images auxquelles je ne comprends rien, ou pas grand-chose, commentées par une voix masculine, haut perchée, monocorde, faussement dramatique, plutôt antipathique, et glaçante ; c’est mon souvenir qui parle, ce n’est pas l’enfant que j’étais ; qui cela pouvait-il être, cette voix ?
Mais surtout des dessins animés américains ; ah ça, j’aime ! j’en raffole ! C’est pour eux que nous sommes là, mon frère et moi ; merci Mère ! Onc Picsou, la mine satisfaite, ouvre un large bec, je le regarde nager dans sa piscine remplie de dollars d’or, ses yeux brillent, il a des mains de grippe-sous, je crois qu’il porte des gants blancs ; en Amérique, l’or se ramasse à la pelle, en France, de tout temps, ce ne sont que les feuilles mortes.
Les trois petits cochons, aussi ; leurs maisons s’envolent lorsque le grand méchant loup montre ses crocs, et souffle dessus ; et cet abruti de pivert : tac à tac… tac à tac… tac à tac…
Au Cinéac le voyageur patiente entre deux trains ; celui qu’il a raté, un autre qu’il espère. Le voyage est long, et l’autre, Dieu, amante, amant, aimant on l’espère, on y croit toujours, n’est-ce pas ? Ou si le voyageur, cet anxieux de nature, arrive trop en avance, le Cinéac trompe son ennui, calme ses doutes, et qui sait, lui fait oublier son chagrin.

Posted by:Joël Bécam

Une réponse sur « Cinéac »

  1. j’aime bien cette petite histoire de Cinéac. Très drôle la comparaison avec l’or et les feuilles mortes. J’ai bien senti l’ambiance qui m’est aussi familière. J’ai plein de séances de cinéma inoubliables ainsi avec mon père. Mes cinémas à moi s’appelaient Cinévog et Chanteclair. Bonne nuit. Michel

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