Pour Lili

 

– C’est à cause du cygne que t’es venue vers moi ?
Il était jeune, et laid, mais ça n’avait pas d’importance, moi je suis jolie. C’était un matin de printemps, l’air était doux, il y avait du soleil, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession.
Il se promenait avec son cygne avenue Jean Lolive, à Pantin.
Tu as déjà vu, toi, quelqu’un se promener avec un cygne en laisse ? Moi oui, ce matin-là.
J’étais vachement étonnée, d’autant que son cygne au gars tu vois, il était noir !
Comme du charbon, noir comme l’or de Tintin, noir comme le cirage et le jais. Cela se voyait sur ma tronche, que j’étais étonnée, car il a dit :
– Il t’en bouche un coin mon cygne ; il est beau, hein ?
– Ouais, il est super beau, comment il s’appelle ?
– Hermès.
– Comme les foulards ?
– Non, bêtasse, c’est comme le messager !
Moi, franchement, j’étais pas vexée, je ne voyais pas de quel messager il parlait, je le trouvais mignon, ce gars, avec son cygne à la con.
– Et tu lui donnes quoi à manger, à ta bête ?
– Ben, du vent bien sûr.
J’ai ri ; il était drôle, ce gars ; même s’il était laid ; bon, moi je suis vraiment super jolie. Je lui ai pincé le bras, affectueux quoi, et j’ai dit :
– ça lui suffit, ton vent à la con ?
– Non, ça lui suffit pas, c’est pour ça que je mélange avec des patates.
– Des patates ? tu te fous de moi là ?!
J’ai voulu encore lui pincer le bras, mais là il s’est renfrogné ; en fait, il avait peur de moi ; en fait, c’était un timide, ce gars, sous ses grands airs bravaches. J’ai senti qu’il était à ma merci, j’étais bien contente, ça me picotait tu vois, là-dessous.
– T’inquiètes, qu’il m’a dit, Hermès adore les patates. Il aime aussi affûter son bec sur la peau des filles ; si elle est douce. Allez, Attaque-la Hermès ! attaque ! Kssss ! Kssss !
Le gars, je savais pas son prénom, agitait la laisse, il avait un sourire zarbi, presque pas méchant tu vois, un peu sarcastique tout de même. Hermès, lui, s’en foutait ; il bronchait pas au bout de sa laisse, il continuait de dandiner son gros cul, et de fouiller du bec dans tous les trucs merdiques qui jonchaient le sol. En fait, il cherchait à bouffer, la plupart des animaux ne pensent qu’à ça : bouffer ; et chez les hommes, je dois dire que c’est la même : bouffer des big et des frites, sécher des canettes, voilà.
– Alors, ta peau, elle est douce ?
Il a tendu la main. Bon, possible que je me soye trompée, il était peut-être pas si timide que ça.
– Eh ! dans ton rêve !
J’ai râlé quoi, et je lui ai recollé une méga tape sur le bras, plus costaud tu vois. Alors là le cygne noir il a vu rouge ; il m’est monté sur le dos en cacardant comme un malade, est-ce que ça cacarde, d’ailleurs, un cygne ? peut-être que ça caquète plutôt ce truc ?
Il m’a pincé la cheville grave de chez grave, j’avais même très mal ; j’hallucine, il ne voulait pas lâcher ce con. J’avais beau secouer mon pied dans tous les azimuts, il lâchait rien ce con, un vrai pitbull, j’allais m’évanouir. Et puis je me sentais ridicule. Le pauv’ gars, il rigolait, il tirait mollement sur la laisse, et il en a profité pour me caresser le bras. Putain, j’hallucine grave !
– T’attends quoi pour le rappeler, gros bâtard !
– J’attends qu’il me fasse un signe.
– Très drôle ! si tu le rappelles pas, je le latte !
– Hermès, laisse-la tranquille, cette meuf, viens ici mon beau bébé ! au pied Hermès ! au pied !
Aussitôt, Hermès ouvre un large bec et laisse tomber sa proie.
Mon cœur battait l’accolade, je me suis assise parterre, j’avais envie de gerber. Comme j’étais en jupe, le garçon voyait toutes mes cuisses, j’ai des belles cuisses, des super beaux genoux, bien ronds, bien polis, bien doux, c’était du super spectacle, mais je m’en foutais, je frottais ma cheville qu’était toute endolorie, elle était toute rouge, un peu noir aussi, comme Hermès.
– Je croyais que t’avais la peau dure, moi… En réalité, t’es qu’une petite flipette… t’es une  rien du tout…
C’est bizarre, ces mots étaient un peu des insultes, mais comme il les disait lentement, et avec beaucoup de douceur dans sa voix, pour moi c’étaient des caresses.
C’était inattendu. Je suis restée silencieuse. Lui aussi, en fait, il parlait plus. Ouais, bien sûr, c’était étudiée cette lenteur, et sa voix trop douce, mais quand même super agréable.
Alors après, il s’est assis près de moi, le cygne aussi a posé son cul pas très loin de nous deux. Et il a pris délicatement ma cheville dans ses mains, il a approché ses lèvres… Oh ! tout doucement… J’étais pétrifiée, sous le charme quoi, j’ai laissé faire, il s’est mis à souffler sur ma cheville, c’était doux, c’était léger, c’était tiède, ça m’a fait super du bien, putain j’étais grave émoustillée.
Au fond, je me suis dit qu’il était plutôt pas mal, assez joli garçon, ce gars.
Et aussi j’avais envie de pleurer comme une patate, qu’il me prenne dans ses bras. Franchement.
J’hallucine.

 

Posted by:Joël Bécam

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