« Ah ! Je leur en foutrai des romans ! Et des vrais !… »,
lettre de Gustave Flaubert à Achille, son frère, du 16 janvier 1857

Montre-moi ce que tu lis, je saurai qui tu es ? Non, montre-moi ce que tu lis, je saurai si tu me ressembles !

Henri Troyat, ce n’est pas ma tasse de thé. De lui, je me souviens simplement avoir lu un roman, tout petit roman, fort plaisant ma foi : La neige en deuil. Et c’est tout.

On sait le goût qu’avait Henri Troyat pour la biographie. Il en écrivit de nombreuses. Or, la biographie est un dur labeur… qui nécessite force documentation, nombre d’heures de travail… Dès lors, vous ne serez guère surpris qu’il fût soupçonné et même condamné, avec son éditeur, pour contrefaçon partielle, pour l’une d’elles. Il vous suffit de taper « Troyat+plagiat » dans Google, et, tout comme moi, vous saurez tout sur ce grave péché véniel !

Beaucoup de ces biographies concerne des écrivains russes, Dostoïevski, Tolstoï, Gogol, entre autres ; les plus grands. Une seule, sauf erreur de ma part, est consacrée à un écrivain français, en l’occurrence Gustave Flaubert.

Cette biographie de Gustave Flaubert, signée d’Henri Troyat, parut il y a une vingtaine d’années aux éditions Flammarion. Par hasard, je tombe sur elle, noyée dans une mer d’insipides polars régionaux, dans la bibliothèque d’un être cher.
Or, si Troyat ne fut pas ma tasse de thé, Flaubert, comme dans la chanson de Brel, c’est mon Amérique à moi… (Voir notamment mon article, L’adverbe de manière dans Madame Bovary, de Gustave Flaubert, ici). Et me voilà dévorant.

« Pour écrire cette biographie, je me suis appuyé principalement sur l’immense correspondance de Flaubert et sur les Mémoires de ses contemporains », nous signale l’auteur.
Je reproduis donc, ci-dessous, quelques-unes de ces citations ‒ celles qui me parlent le plus, et que j’aimerais vous faire partager ‒ extraites de cette correspondance, et sélectionnées par Henri Troyat lui-même.

Dans cette biographie, outre quelques portraits photographiques de Flaubert et de ses parents, on trouve aussi les portraits de tous ceux, toutes celles qui comptèrent dans la vie, plutôt tourmentée, de notre cher Gustave. Notamment Louise Colet, son amante ; George Sand, qui prit le parti de Flaubert dans le procès Bovary, et avec qui il échangea une longue correspondance ; Louis Bouilhet, son ami d’enfance, Guy de Maupassant (ce « jeune lubrique », cet « obscène jeune homme » comme le qualifie parfois Flaubert !), ainsi que Maxime du Camp, Alfred le Poitevin, Ivan Tourgueniev.

Concernant la correspondance de Flaubert, je ne saurais trop vous recommander le gros Folio que Gallimard lui consacre. A noter que Jérôme David Salinger, le romancier américain de L’Attrape-cœurs, considérait la correspondance de Flaubert comme son seul vrai chef-d’œuvre ; qu’il plaçait au-dessus de sa « Bovary ». À propos de cette opinion de Salinger, Voir, Le prétendu silence de Jérôme David Salinger, ici
La correspondance de Flaubert avec Sand, et avec Maupassant, fait également l’objet de deux bons gros livres, aux éditions La Part commune.

Florilège

« Dès le collège, j’étais triste, je m’y ennuyais, je m’y cuisais de désirs, j’avais d’ardentes aspirations, vers une existence insensée et agitée, je rêvais les passions, j’aurais voulu toutes les avoir »,
novembre 1832

« … et si je n’avais dans la tête et au bout de ma plume une reine de France au quinzième siècle, je serais totalement dégoûté de la vie il y aurait longtemps qu’une balle m’aurait délivré de cette plaisanterie bouffonne qu’on appelle la vie »,
29 août 1834, à Ernest Chevalier

« Vraiment, je n’estime profondément que deux hommes : Rabelais et Byron, les deux seuls qui aient écrit dans l’intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face »,
13 septembre 1838, à Ernest Chevalier

« Je doute bien souvent si jamais je ferai imprimer une ligne. Sais-tu que ce serait une belle idée que celle du gaillard qui, jusqu’à cinquante ans, n’aurait rien publié et qui, d’un seul coup, ferait paraître, un beau jour, ses œuvres complètes et s’en tiendrait là ? »,
à Maxime du Camp, avril 1846

« Dans la campagne, par exemple, quand elles vous voient venir, elles prennent leur vêtement, se le ramènent sur le visage et, pour se cacher la mine, se découvrent ce qu’on est convenu d’appeler la gorge, c’est-à-dire l’espace compris depuis le menton jusqu’au nombril. Ah ! j’en ai t’y vu de ces tétons ! j’en ai t’y vu ! Remarque : le téton d’Egypte est très pointu, en forme de mamelle et n’excite pas du tout. Mais, ce qui excite, par exemple, ce sont les chameaux traversant les bazars, ce sont les mosquées avec leurs fontaines, les rues pleines de costumes de trois pays, les cafés qui regorgent de fumée de tabac et les places publiques retentissantes de baladins et de farceurs. Il y a sur tout cela, ou plutôt c’est de tout cela que ressort une couleur d’enfer, qui vous empoigne, un charme singulier qui vous tient bouche béante »
Voyage en Egypte, 15 décembre 1849, lettre à son frère Achille

« Que ferai-je au retour ? Qu’écrirai-je ? Que vaudrai-je alors ? Où faudra-t-il vivre ? Quel ligne suivre ? je suis plein de doutes et d’irrésolutions… Je crèverai à quatre-vingts ans avant d’avoir une opinion sur mon compte, ni peut-être fait une œuvre qui m’ait donné ma mesure. Saint-Antoine est-il bon ou mauvais ? Voilà par exemple ce que je me demande souvent. Lequel de moi ou des autres s’est trompé ? »,
lettre à sa mère, 5 janvier 1850

« Il faut que tu saches, mon cher Monsieur, que j’ai gobé à Beyrouth sept chancres, lesquels ont fini par se réunir en deux, puis en un. Je me soigne à outrance. Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque. Est-ce la Turque ou la chrétienne, qui des deux ? Problème, pensée ! Voilà un des côtés de la question d’Orient que ne soupçonne pas La Revue des Deux Mondes… »
lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850

« Vingt. Vingt pages en un mois, et en travaillant chaque jour au moins sept heures ! »,
lettre du 3 avril 1852 à Louise Colet

« que je crève comme un chien plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre. »,
lettre du 26 juin 1852 à Maxime du Camp

« Moi je ne cherche pas le port, mais la haute mer »,
lettre début juillet 1852 à Maxime du Camp

« Ne demandons à la vie qu’un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l’ivresse »,
lettre à Louise Colet du 21 août 1853

« La perle est une maladie de l’huître et le style, peut-être, l’écoulement d’une douleur plus profonde »,
lettre à Louise Colet, du 16 septembre 1853

« Vous me refaisiez un autre livre… L’art ne réclame ni complaisance ni politesses. Rien que la foi, la foi toujours et la liberté »,
lettre à Laurent Pichat, codirecteur de la Revue de Paris

« On ne blanchit pas les nègres et on ne change pas le sang d’un livre. On peut l’appauvrir, voilà tout »,
lettre à Laurent Pichat, du 7 décembre 1856

« Ah ! Je leur en foutrai des romans ! Et des vrais !… »,
lettre à Achille, son frère, du 16 janvier 1857

« J’attends de minute en minute le papier timbré qui m’indiquera le jour où je dois aller m’asseoir (pour crime d’avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédérastes »,
lettre à Achille, son frère

« Quant aux illustrations, m’offrirait-on cent mille francs, je te jure qu’il n’en paraîtra pas une… Cette idée seule me fait entrer en frénésie. Jamais, jamais !… Ah ! qu’on me le montre le coco qui fera le portrait d’Hannibal et le dessin d’un fauteuil carthaginois ! »,
lettre à Jules Duplan, début juin 1862

 


 

Posted by:Joël Bécam

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