Philip ROTH, Pourquoi écrire ? Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel et Philippe Jaworski, Josée Kamoun et Lazare Bitoun, Gallimard, 2019, folio n° 6646

Pourquoi écrire ? de Philip Roth est paru en avril 2019 dans sa traduction française. Le titre est ambitieux, prometteur, mais aussi un peu trompeur ; en effet, le contenu de l’ouvrage, sans être décevant, est – au moins dans sa forme – plus prosaïque. Pourquoi écrire ? n’est pas un essai ; le lecteur ne doit pas s’attendre à une réflexion théorique approfondie de Philip Roth sur l’art d’écrire – le sien en particulier – qui viendrait à la fois clore et, en quelque sorte, couronner sa longue carrière d’écrivain.

Pourquoi écrire ? consiste, en réalité, en une simple compilation de textes antérieurs, pour la plupart déjà édités, qui s’échelonne sur plus de quarante années, partant de la fin des années soixante pour s’achever en 2013.

Le plus ancien de ces textes remonte à 1969, date de la parution de Portnoy et son complexe, quatrième roman de Philip Roth ; parmi tous ses romans, celui, nous confie l’auteur, « qui a rencontré un public de loin plus vaste qu’aucun de mes autres livres » (Préface, page 9) ; celui également dont l’impact fut tel, qu’il conforta peu ou prou une réputation déjà acquise à l’auteur, dans certains milieux, de « juif antisémite », ou de misogyne.

Outre le texte de plusieurs discours prononcés à l’occasion de la remise de quelque prix ou distinction, et celui d’articles déjà parus dans la presse, on trouvera également dans l’ouvrage toute une série d’entretiens que l’auteur a eus, à propos du métier d’écrire, avec d’autres écrivains, entre autres Primo Levi et Aharon Appelfeld (ce sont ceux qui m’ont le plus intéressé).

Ces entretiens constitue, à mes yeux, la partie la plus captivante de l’ouvrage. Ils furent rassemblés dans un ouvrage intitulé Parlons travail édité, pour la traduction française, en 2004, dans la collection Du monde entier de chez Gallimard (Voir ici) ;

Lorsque Philip Roth décida, en 2017, de publier Pourquoi écrire ? il est probable qu’il n’avait plus ni le désir (si tant est qu’il l’ait jamais eu) ni la force de mener à bien une aussi rude et hasardeuse entreprise : cette longue réflexion sur l’art d’écrire que j’évoquais à l’instant.

Le dernier texte (pages 557 et suivantes) de Pourquoi écrire ? en l’occurrence le discours qu’il prononça le 19 mars 2013, au Newark Museum à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire – soit un an après avoir annoncé (et tenu parole) qu’il cessait d’écrire – se termine par la lecture qu’il fit ce jour-là : quelques pages du théâtre de Sabbath, certainement son meilleur roman parmi ceux que j’ai lus (Voir ici) ; en tout cas, celui que lui-même préférait :

« (…) Sabbath trouva des cailloux qu’il posa sur les tombes de sa mère, de son père et de Morty. Et un pour Ida.
Me voilà.
».

Philip Roth est mort le 22 mai 2018, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

Florilège

« Aujourd’hui encore, on s’accorde à prendre les juifs pour des créatures habiles, retorses et pleines de finesse, qui auraient engrangé toute la sagesse du monde. Vous en trouvez pas fascinant de voir comme il a été facile de les berner ? Il a suffi de subterfuges simplets, pour ne pas dire enfantins, pour les parquer dans des ghettos, les affamer des mois durant, les leurrer de faux espoirs, et finir par les faire monter dans les trains de la mort. », Parlons travail, entretien avec Aharon Appelfeld, 1988, page 276

« Le jour où la Tchécoslovaquie va devenir une société de consommation libre et démocratique, vous, les écrivains, vous vous trouverez en butte aux tracasseries d’un tas de nouveaux adversaires, dont, paradoxalement, un totalitarisme répressif et stérile vous avait protégés. Parmi les plus déstabilisants de ces adversaires, il faudra compter l’ennemi absolu, tentaculaire et tout-puissant de la littérature, de la lecture et de la langue. Je vous garantis bien qu’aucune foule rebelle ne se rassemblera jamais place Venceslas pour secouer son joug, et qu’aucun dramaturge intellectuel ne sera jamais porté par des masses indignées pour sauver l’âme nationale de l’inanité à laquelle cet adversaire réduit quasiment tout discours humain. Je vous parle de cet instrument de banalisation tout-terrain qu’est la télévision commerciale – il ne s’agit plus d’une poignée de chaînes que personne ne regarde parce qu’elles sont contrôlées par une censure d’Etat imbécile ; il s’agira d’une ou deux douzaines de chaînes déversant des clichés navrants que presque tout le monde regarde tout le temps parce que c’est du divertissement. »,
Parlons travail, 12 avril 1990, page 339

« les espoirs les plus vifs et une vision optimiste ne sont que des fantasmes capables de rivaliser sans peine avec ce qui pourrait germer dans le cerveau déréglé d’un schizophrène paranoïaque »,
Explications, 1994, page 440

« Après tout, nous ne passons pas notre temps à nous extasier devant ce pays et devant cette prouesse qui consiste à alimenter d’une manière si particulière une insensibilité sans égale, une avidité à nulle autre pareille, un sectarisme mesquin et un détestable amour pour les armes à feu »,
Explications, 20 novembre 2002, page 471

Publié par :Joël Bécam

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