« Chaque automne, les éditeurs agissent tout comme nos bons éleveurs du Périgord : ils nous gavent comme des oies jusqu’à la Noël, dans le secret espoir d’un bon bilan. », Alexandre Permafrost, Triste équateur, page 34, 2019, éditions L’Or des mots.

Voici le constat, et nous sommes nombreux à le partager j’en ai peur :

Plus rien, absolument plus rien dans l’actualité romanesque, de ce que les éditeurs aujourd’hui voudraient te faire acheter ‒ peu importe, somme toute, que tu le lises ou pas ‒ , singulièrement à l’automne, ne trouve grâce à tes yeux.

Tu es un lecteur écœuré, et vacciné.

Combien de fois par le passé, toi aussi, tu t’es fait avoir comme un bleu ? Avoue-le : des dizaines de fois, cent peut-être…

Entre 15 et 25 euros, pour un roman qui te tombe des mains, parfois dès les premières pages, et parfois primé…

Depuis combien de temps maintenant, toi le gros lecteur, une espèce en voie d’extinction à ce qu’on prétend, tu ne te fais plus avoir par leur fameuse rentrée, dite « littéraire » ?

Des années maintenant, des lustres, que tu n’achètes pratiquement plus que des livres de poche, parfois d’occasion, d’auteurs confirmés, consacrés, ou des classiques.

Moyennant quoi, ‒ contraint de refuser tout en bloc : plus assez de temps devant toi pour leur en consacrer, ne serait-ce qu’une miette ‒, tu passes certainement à côté de quelque chef-d’œuvre, quelque simple bon roman, noyé dans la masse, perdu sur un coin de table comme une bouteille dans la mer…

Critiques littéraires, finalement, comme je vous plains.

J’imagine que les plus cyniques d’entre vous, ceux qui ont de l’expérience, du métier, le cuir épais, l’émotion rare, ou défunte, l’ont écrit froidement, sans ennui, dans l’indifférence, parce qu’il le faut, ‒ leur papier sur la rentrée littéraire 2019.

Si vous leur posiez la question, vous qui a priori n’en êtes pas, vous qui ne faites pas partie du sérail, du microcosme, de la grande famille du livre, vous, le faux naïf du moment, l’intrus inconnu, dont il convient peut-être malgré tout de se méfier… ;

Si tu leur posais la question, toi, l’écrivain inconnu, l’auteur raté, dont on ne sait jamais ce qu’il va pouvoir encore nous raconter, ni quelle peut être sa véritable influence… ;

Si donc vous leur posiez la question, si tu leur posais la question, non seulement aux critiques, mais à n’importe quel membre de la grande famille du livre, quand bien même ce serait lors d’un tête-à-tête, je vous fiche mon billet qu’ils affecteront tous d’y croire encore, à la rentrée littéraire, cette belle, cette mirobolante exception française, que tout le monde ne saurait que nous envier !

En revanche, les plus jeunes, les moins rodés, mais pas nécessairement les plus aveugles ni les moins cyniques, parfois les plus candides, qui peuvent être aussi les plus âgés ou les plus enthousiastes, y croient dur comme fer, eux, à leur fichue, à leur satanée rentrée, ‒ vous n’aurez même pas besoin de la leur poser, la question !

Alors va donc en enfer, toi ! espèce d’écrivain aigri, espèce de vieux beau auto-édité ! toi qui ose prétendre que cette rentrée, ce n’est rien, que multiplie rien !

Tu es un jaloux bien sûr, tu aurais tellement aimé « en être » toi aussi, n’est-ce pas ? !

Tu aurais tellement aimé te griser, t’enivrer de succès, quitte à ne plus savoir qui tu es ni ce que tu dois faire quelque temps après, lorsque le soufflé retombe, et que la vague reflue.

Mais tu n’en es pas.

Que te manque-t-il donc ? le talent ? la fortune liée à la naissance ? la fortune toute seule ? l’entregent ? la chance ? peut-être bien la chemise blanche ? le tout, en même temps ?

Mais non, ce n’est pas ça, tu te trompes vois-tu si tu penses cela :

C’EST PIRE QUE ÇA.

La vérité, c’est que je ne veux plus, je ne veux surtout plus en être, ni comme lecteur, ni même peut-être comme auteur, à supposer que l’on veuille de moi ! Antoine, demain, tu me proposerais un contrat, que je serais bien capable de refuser de le signer !

Tremper dans le nombre, être emporté par la marée ? Surtout pas ça ! Jamais plus jamais. ‒ Plutôt rêver, dormir !

Plutôt rester seul, plutôt arrêter d’écrire.

Combien sommes-nous à ressentir chaque automne ce grand vide intersidéral, devant toute cette matière noire que l’on ne voit plus à force d’être là, omniprésente, inerte, sur les tables aguicheuses et bariolées des libraires…

Certains signes ne trompent guère. Début septembre, j’ai eu la curiosité ou le réflexe, comme vous peut-être, de taper dans Google ces mots : « Rentrée littéraire ».

Il s’en est suivi une longue liste d’articles, venus de tous les principaux médias, chacun de ces articles mettant en exergue le volume des parutions.

La palme, parmi tous ces articles, je la décerne, en toute partialité, à la bienheureuse et prestigieuse France Culture ; ma préférée, que j’écoute tous les jours.

Dans Google, je tape donc : « Rentrée littéraire » et « France Culture ». Je clique. Un quart de seconde, hop ! Résultat !

« Chaque année, la rentrée littéraire à la française – qui débute dès la fin du mois d’août – est l’événement principal du monde des lettres. Des centaines de nouveautés sont publiées : des romans, des témoignages, des essais… La littérature française est à l’honneur, mais c’est aussi le moment où les éditeurs publient de nombreux livres de littérature étrangère. La critique s’en empare, des carrières se font et se défont. Et cette période effervescente se termine par la saison des prix littéraires : prix Fémina, Renaudot, de l’Académie française… et prix Goncourt, bien sûr. ».
(Suivre ce lien : https://www.franceculture.fr/theme/rentree-litteraire)

Oh, Littérature, comment peux-t-on écrire pareil lieu commun ! Dis-moi, ‒ crie-moi que ce n’est pas vrai !

Chaque année, ils comptent.

Un peu plus de romans un peu moins et un peu moins c’est mieux qu’un peu plus que l’année dernière où c’était trop mais l’année d’avant c’était encore trop et l’année d’avant l’année d’avant vous savez c’était le pire du trop… Ah ! comme c’était mieux avant !

Mais avant quoi au juste ?

Avant la prépondérance accordée, dans l’édition comme partout ailleurs, au marketing et à la finance ? à l’emballage plutôt qu’au produit ? au compte de résultat plutôt qu’au goût d’un travail bien fait ?

Ce qui compte vraiment, c’est l’imagination, l’innovation, comme partout ailleurs.

Alors que ce qui compte c’est l’édition ? ce sont les éditeurs, c’est-à-dire souvent les écrivains eux-mêmes ?

Mais je m’égare, sur un terrain qui n’est pas le mien, et que je ne maîtrise guère.

Pour moi, comme pour beaucoup de lecteurs, vous l’aurez compris, il n’y a pas, il n’y aura jamais, il ne saurait y avoir de rentrée littéraire…

Je lis toute l’année, au fil de mes découvertes. Je ne tiens pas compte de la saison des prix. Que l’on décerne le prix Nobel de littérature à Bob Dylan m’importe si peu.

J’ai toujours eu, j’aurai toujours de quoi lire, je sais où aller chercher. Je n’ai pas besoin de l’avis des critiques.

Je suis tombé tout seul dans le chaudron de la magique lecture dès mes plus jeunes années. Pourquoi voudriez-vous que l’éditeur se soucie de moi ? je suis déjà conquis !

Qu’il vente qu’il pleuve qu’il neige, qu’il fasse gris ou qu’il fasse soleil, que je sois gai ou que je sois triste, je lis, partout ou presque, partout où je trouve un lieu idoine, un abri si nécessaire ; mais jamais aux toilettes, il paraît que ce n’est pas bon pour la santé.

Je lis à Paris, dans le métro, sur la 11 la cahoteuse.
Cela va faire deux semaines que je tiens fermement entre les mains mon Nostromo, folio Classique n° 2407.

J’écoute ce que me conseillent les autres, ceux en qui j’ai confiance.

Bientôt, je lirai du Mario Levrero, Le discours vide, par exemple ; Robert Amutio, son traducteur, me conseille de lire du Mario Levrero.

J’ai lu ce printemps Le monde s’effondre, de Chinua Achebe, c’est vrai que c’est un chef-d’œuvre…

Je projette de lire Les Boutiques de cannelle, de Bruno Schulz, dont je n’ai rien lu jusqu’à présent.
Celui-là tu l’as trouvé un soir, sur les quais, abandonné par un bouquiniste je présume, près de sa boîte refermée…

J’ai lu, il n’y a pas si longtemps, cinq ans après sa parution, En finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis.
Allez, ne te fais pas plus méchant que tu n’es, dis leur que ce n’est pas si mauvais, que c’est même peut-être plutôt assez bon…

J’ai acheté Absalon, Absalon, de William Faulkner ; il y avait si longtemps que je voulais le lire ; quelque chose me dit que ce sont de belles heures en perspective que je me prépare…

Je le lirai après Nostromo.

Cet été, j’ai lu Les Âmes mortes, de Gogol ; il manquait à ma collection de russes. Je disais à un ami, après l’avoir lu, que les âmes mortes c’était un roman inachevé, ce qu’il savait déjà ; et que Gogol, ce vieux fou mystique, avait jeté la suite du manuscrit au feu, des années après avoir publié ce premier volume, le seul qu’il nous reste désormais… A quoi cet ami me répondit : « Ah ça ! c’est l’âme russe ! ». Je ne sais pratiquement rien de l’âme russe, mais je trouve la formule juste et bien sentie…

La littérature est une vieille dame, très noble, très respectable, très compréhensive, très conciliante.

Mais dites-vous bien qu’à force de la bousculer, de la pousser, à chaque automne, un peu plus fort dans les escaliers, elle finira bien par y tomber, et se fendre le crâne ! C’est peut-être d’ailleurs le but secrètement recherché.

« Faites-nous de beaux livres ! » s’était exclamé ce grand capitaine d’édition, avant que d’être remercié et de quitter l’entreprise où je travaillais.

Oui, écrivez-nous de beaux livres… qui ne soient pas des rêves sucrés, mais de grands, de vrais, de purs cauchemars, avec des chiens dedans qui vous sautent à la gorge, vous dévorent jusqu’à l’os, dont on ne se réveille pas, ‒ et que de cette expérience, l’on sorte ressuscité ! plus fort, plus aimant, plus éveillé que jamais…

Moi aussi, certains jours, je dois avoir l’âme russe.

Publié par :Joël Bécam

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