Alan et Jenny Wilkes habitaient Manhattan, leur maison était située dans Washington Square Park. Elle appartenait à Jenny qui l’avait héritée de ses parents. Alan était biologiste, de mère française et de père américain. Lorsque la mère d’Alan se retrouva veuve, elle préféra retourner vivre en France  avec son fils  ; Alan avait alors onze ans.
Alan, adulte, était revenu vivre aux Etats-Unis. Cela faisait maintenant une bonne trentaine d’années qu’il vivait à New York. Il était très satisfait d’avoir fait ce choix. En France, dans l’université de province où il avait trouvé un poste, il végétait, rongeait son frein. Les maigres moyens financiers dont il disposait ne lui permettaient pas de développer les recherches qu’il aurait aimé entreprendre. Dès lors, il se contentait de réfléchir, de formuler quelques hypothèses de travail, et d’écrire. Néanmoins, les quelques articles qu’il avait publiés, dont certains avaient paru dans les meilleures revues, et notamment dans la revue des Annales de l’Académie Américaine des Sciences, l’avaient fait connaître, de telle sorte que ses travaux, tout embryonnaires qu’ils fussent, étaient appréciés bien au delà des frontières hexagonales. Et, au sein de la petite communauté de chercheurs dont il faisait partie, il apparaissait, sans que lui-même s’en rendît compte, comme un chercheur créatif, au fort potentiel, et doté de beaucoup d’initiative.
Cet ensemble de raisons fit que les laboratoires Cornelius, à New York, finirent par lui proposer un poste nettement plus intéressant que celui qu’il occupait en France. Une belle carrière s’offrait donc à lui. Il allait pouvoir enfin montrer ce dont il se sentait capable.
C’est à New York qu’il rencontra Jenny, à l’occasion d’un vernissage. Elle exposait ses toiles pour la première fois, dans une galerie de Chelsea. Alan fut tout de suite séduit par sa manière de peindre, à la fois très sobre et très sensible. Jenny aimait la couleur, elle avait une palette bien à elle. Elle confectionnait elle-même ses couleurs, elle utilisait des pigments, les broyait. Elle travaillait à l’huile et maîtrisait parfaitement la technique. Elle ne cherchait pas à faire de l’effet, ni l’originalité à tout crin. Il aima son univers singulier. C’était simple, mais du presque jamais vu ; cela lui ressemblait, elle donnait le meilleur d’elle-même dans ses toiles.
Devant leur maison il y avait un petit jardin. Dans ce petit jardin il y avait des fleurs, des roses principalement, principalement des rouges. Jenny aimait les roses, les roses l’aimaient aussi. Car les plantes – toutes les mains vertes vous le diront – sont capables de gratitude, aussi étrange que cela paraît ; et pour peu que vous preniez soin d’elles, elles vous aimeront en retour sans compter. 
– Hello, Jenny  !
Debout près de la table qu’il a dressée, Alan verse avec précaution le thé dans les tasses. Jenny lui tourne le dos ; elle ne répond rien.
– Enfin Jenny, lâche ce sécateur !
Elle sursaute, perçoit instantanément l’affectation dans sa voix. Le rythme des coups de sécateur s’accélère quelque peu. Deux ou trois coupes encore, franches, sans bavure.  Puis Jenny se redresse. Sa main libre sur la hanche, elle fait une grimace, elle se retourne, et lui sourit ; un sourire éclatant ; elle est radieuse. C’est une jolie femme, elle est mince, svelte, quelques rides sur le visage et autour des lèvres, mais elles font aussi son charme ; elle a une belle peau, un joli teint.
– Dépêche-toi, le thé est déjà presque froid… murmure Alan.
– Tu es fâché ? dit-elle, un peu penaude ; puis, avisant la carte postale qui dépasse de la poche de sa chemisette blanche.
– Je parie que c’est une carte de John  ?
– Devine…
Elle lui sourit encore. Alan lui tend la carte de leur fils. Elle lit à haute voix, savourant chaque mot. La carte est longue ; John devait avoir beaucoup de choses à leur dire, car il a écrit petit et serré.
– John… murmure-t-elle.
Alan la regarde. Elle paraît anxieuse. Il fronce les sourcils.
– Tu es soucieuse, toi, dit-il affectueusement.
– Ce doit être la séparation d’avec John, de le savoir si loin de nous, ça m’inquiète un peu… C’est ridicule je sais, mais je n’arrive pas à me faire une raison…
Jenny remet la carte dans la poche de chemise de son mari, sur son cœur, et prend sa main qu’elle effleure d’un baiser. Elle soupire. Il retient sa main, et l’embrasse à son tour.
– Asseyons-nous  ! dit-il, s’efforçant d’être gai.
– Et buvons quand même le thé froid… Tu passes la journée avec moi ?
– Non, Jenny, pas ce matin, je ne peux pas.
– Tu ne donnes pas cours pourtant ?
– Non, mais Clara Goffint tient absolument à me voir.
Il boit une gorgée de thé et repose sa tasse avec précaution. Un silence ; qui fait suite au léger claquement sec de la tasse heurtant la soucoupe.
– Pour sa thèse, ajoute-t-il.
– Clara Goffint veut te voir pour sa thèse, vraiment ? lance-t-elle, soudain narquoise. Jenny suppose qu’Alan désire d’autres femmes ; cette Clara Goffint doit faire partie du lot. Après tout il lui arrive à elle aussi de regarder d’autres hommes, et de les désirer  ; surtout lorsqu’elle est mécontente, parce qu’Alan la contrarie, ‒ ou plutôt elle essaie de les désirer, mais le cœur n’y est pas. Alors elle lui en veut de n’être pas comme elle voudrait qu’il soit ; peut-être même qu’il la trompe  ? Elle s’en veut, aussi, d’être ce qu’elle est, et se sentant jalouse et coupable, trouve absurde, et stupide, de continuer à éprouver de la jalousie.
Ils finissent le thé. Elle contemple les fleurs rouges de son jardin.
– Je ne te vois pas beaucoup peindre ces jours-ci, dit-il, en lui tendant une petite tartine qu’elle pose délicatement sur le rebord de la soucoupe, près de sa tasse. Elle contemple les pétales d’une rose, à portée de sa main, ils sont rouge écarlate, moirés, soyeux. Elle fit naguère un tableau, où l’on voyait, en grand, les lignes que décrivent les pétales d’une rose, rouge écarlate  ; une vue en surplomb, en gros plan  ; on ne voyait pas tout de suite qu’il s’agissait d’une rose ; on n’imaginait pas un sexe féminin pour autant.
– C’est vrai, tu as raison, je ne vais plus à l’atelier.
– Tu es fatiguée de peindre  ?
– Non, ce n’est pas tout à fait ça.
Soudain, elle le fixe. Ses yeux brillent. Puis elle baisse la tête  ; ils ne se parlent plus. Et puis, elle lui dit ‒ tout bas, si bas qu’il croit, sur le moment, l’avoir mal comprise  : «  Alan, je sais que je ne devrais pas t’inquiéter avec ça, mais j’ai peur…  ».
– Peur, dis-tu ? quelle idée  ! Il a répondu un peu vite  ; elle est étonnée  ; elle répète, un peu vexée  :
– Oui j’ai peur…
Ils sont assis, se font face ; une table ronde. Il tend les mains, prend les siennes ; Alan murmure :
– Mais de quoi Jenny ? Tout est o.k., non  ?… Alors qu’est-ce qui se passe ?
– Ce n’est pas ça… tu… tu n’es pas en cause… un homme me suit Alan, j’ai l’impression qu’il m’espionne… Je ne voulais pas t’en parler… C’est un grand maigre…
Alan baisse la tête, secoue la tête ; il refuse de la croire.
– Jenny, tu crois que cet homme te suit, ce… ce grand maigre… mais il va tout simplement dans la même direction que toi, ces impressions sont très fréquentes tu sais…
– Non Alan, cela fait une semaine qu’il me suit  !
Jenny pince les lèvres, sa bouche se tord  ; une vilaine expression.
– Il est pire qu’une sangsue cet homme-là…
– Une sangsue  ?
– Une sangsue ! Il me suit, ‒ il me colle, tu comprends !… Alan, je ne peux plus supporter ça  ! J’ai peur, est-ce que tu comprends ça  ? j’ai peur  !
Tout en parlant, elle prend la petite tartine qu’il lui a préparée, qu’elle avait posée sur le bord de la soucoupe, et la fait disparaître dans sa bouche.
– Qu’est-ce qu’il me veut cet homme ? Tu en as une idée, toi ? dit-elle, tout en continuant à mâcher avec ardeur.
La bouche pleine, ses lèvres jointes remuent doucement, luisantes, sensuelles, purpurines  ; il perçoit distinctement le petit bruit croustillant de biscotte. Il observe ses lèvres à la dérobée  ; elles sont minces, bien dessinées.
– Pas la moindre idée, comment le saurais-je  ?
–   Promets que tu vas chercher à savoir qui est cet homme ?!
–   Qui ça  ?
–   Celui qui me poursuit, le grand maigre  !
Alan ose à peine la regarder. Il se contente d’acquiescer sans parler  ; un hochement de tête. Il paraît peu convaincu, lointain.

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Publié par :Joël Bécam

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