Jenny trouve que je suis le plus triste de ses élèves, le plus doué aussi. Elle pense que c’est à cause de ma mère, parce que selon elle ma mère ne m’aime pas. A quoi je réponds qu’elle m’aime, ma mère ; à sa façon, c’est-à-dire qu’elle m’aime pour elle. Elle aime une idée, l’idée qu’elle a de moi, l’image qu’elle s’est faite de moi. Elle la chouchoute, l’idée, l’image qu’elle a de moi, que je suis son fils, que je dois être heureux, car si d’aventure j’étais malheureux, alors là, oh mon Dieu, comme elle serait malheureuse elle aussi ! ce serait certainement la plus malheureuse.
Donc Jenny, ma prof d’arts plastiques, et moi, Charlie, l’un de ses élèves ; nous étions assez complices. Je l’aimais Jenny, enfin j’avais comme de l’affection pour elle. Bon, elle était sexy, j’étais attiré, j’avais honte d’être attiré, putain elle avait des seins, hum… comment vous les décrire ? ils étaient un peu tombants mais se tenaient à merveille, pas affaissés quoi, vous voyez ça ? moi je les voyais trembler sous son tee shirt. Parfois j’avais envie d’elle, elle aurait pu être ma mère, ou ma grand-mère à trois ou quatre ans près ; waouh ! j’avais la honte, je me sentais coupable de la désirer, à elle je lui montrais rien.
Oui, c’était notre professeur d’arts plastiques, et tout le monde l’adorait. Moi, Charlie, j’avais quatorze ans et je l’adorais. Un après-midi, on était tous partis visiter le MOMA ; ce jour-là on aurait tous mieux fait de rester au lycée.
Donc, moi, Charlie, et Jenny avec sa bande de super gros tarés, les élèves quoi, qui s’en foutaient grave, du MOMA, des Pollock, des Rothko, des Warhol, et tous les autres, tous ces mecs qui se la pètent artistes, alors que c’est de la thune qu’ils veulent, comme tout un chacun.
Quelqu’un devrait lui dire de biffer si d’aventure et comme tout un chacun. Je suis un enfant des rues, du Bronx, ça peut pas être mon langage. Et je peux pas dire à vrai dire non plus, et je peux pas dire biffer, et je peux pas le biffer cet auteur. Mais à vrai dire je m’en tape, c’est comme c’est.
Au retour, on a pris le métro à Grand Central ; Jenny, devant, conduisait la tribu des super gros tarés, ses élèves quoi. J’étais derrière avec Judith ; c’est une petite chinoise ; ma tonkiki ma tonkiki ma tonkinoise ! elle est belle elle est charmante ! arrête ça tout de suite !…
Judith est adorable, c’est ma sœur ; je veux dire : elle est comme une petite sœur pour moi. Judith, c’est la seule que j’encaisse ; les autres, je les supporte. Elle est candide, je la protège ; Judith m’adore, c’est peut-être à cause de mon large sourire de black, innocent et grandiose, grande bouche, grosses lèvres, grosses dents blanches ?
Et donc, j’étais à l’arrière de la tribu des super gros tarés, les autres élèves quoi, avec ma Judith.
Sur le quai, il y avait un mec. Un grand maigre un peu voûté. Jenny m’a regardé. Longuement. C’était plutôt drôle comme regard ; alors j’ai tourné la tête et j’ai vu le mec, juste dans l’axe de son regard à elle. J’ai compris que c’était lui qu’elle regardait et pas moi… J’ai fait style de rien, hop j’ai tourné la tête, vite fait.
La rame mettait du temps à venir ; on attendait sagement, en petites grappes, sur le quai. Dans le métro, j’ai toujours l’impression d’attendre la rame ; et de l’entendre ; sur les quais, dans les couloirs, les escaliers, partout j’espère la rame, j’entends la rame… Ça pue, alors j’imagine que je suis dans une forêt épaisse, une lumière douce, irréelle, perce les sous-bois, une bonne odeur d’humus se dégage, j’attends, j’entends la rame au fond des bois… Le jour, la nuit, c’est toujours trop long d’attendre la rame sur le quai ; c’est ma petite pensée caustique sur le métro.
Alors Jenny s’est approchée du grand mec tout maigre. Elle était furieuse, ça se voyait, trop top. Il a enfoncé ses mains dans ses poches, histoire d’avoir l’air de rien, lui aussi. Il l’a regardée distraitement s’approcher de lui ; il voyait bien qu’elle était furieuse, il lui a souri, peut-être que c’était le meilleur moyen de désamorcer la bombe Jenny ? Mais Jenny, – ça l’a rendue encore plus dingue. Putain Jenny, qu’est-ce tu lui voulais à ce mec, il t’avait rien fait ? Peut-être qu’elle le connaissait, et que ça l’emmerdait de le voir là, parmi nous, les gros tarés ?
Elle s’est plantée devant lui, l’a regardé droit dans les yeux. Elle a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule – pour s’assurer qu’on la regarde pas faire. Mais moi je la voyais faire, car moi je suis comme vous les gonzesses, – je vois dans les coins sans tourner la tête – ; alors le geste qu’elle faisait au grand maigre, je l’ai vu !
Elle a pointé son majeur, raide comme la queue d’un acteur porno, vers le plafond ; d’un coup sec, elle a appuyé très fort. Jenny, j’aurais jamais cru ça possible d’elle…
Le mec souriait toujours. Il était pas gêné, il a pris un air un peu bêta, il a fait semblant d’avoir pas vu. Jenny est revenue vers nous ; elle était contente, on aurait dit qu’elle se félicitait elle-même d’avoir osé faire ça.
C’est là que tout a foiré.
Le métro arrivait. Un autre mec, un blanc, je dis blanc parce que je suis noir, super bien fringué le blanc mec, costume et tout, il s’est approché. Il s’est posé près de Jenny ; elle l’a regardé ; il a souri, elle a souri. Dans ce roman, on sourit beaucoup, vous verrez. La rame ralentissait ; plus que quelques mètres avant l’arrêt à la station. Le mec a reculé en posant sa main sur le bras de Jenny, comme s’il l’incitait à faire gaffe, l’invitant à reculer aussi ; prudent quoi, puisque la rame arrivait, à bonne vitesse.
Jenny a souri de nouveau ; il s’est incliné légèrement en souriant aussi ; elle s’est pas inquiétée, presque sous le charme qu’elle était. Le mec était super bien fringué, cravate et costume, pompes super bien cirées ; enfin, j’imagine, car les pompes, je ne les voyais pas.
Il a poussé Jenny sur la voie, avec une rare violence. Elle a eu le temps de rien : oh ! elle est tombée sur les rails ma Jenny !
Le conducteur dans la cabine du métro l’a vue, c’était une femme ; elle avait le regard fixe, horrifié, la bouche grande ouverte ; elle avait un visage comme celui de cette mère, dans Le cuirassé Potemkine, qui meurt sur l’escalier d’Odessa sous le feu des cosaques, tandis que le landau qu’elle vient de lâcher dévale les marches… La conductrice a agrippé une manette métallique avec une ronde boule noire au bout de la tige, bien raide aussi ; le frein sûrement, qu’elle a poussé vers l’avant. Ça n’a duré que quelques secondes. On a entendu un bruit de gaz, oui, comme une fuite de gaz, une sorte de pet mélodieux et doux, qui s’échappe. Mais c’était trop tard. L’avant du métro a percuté Jenny, un bruit sourd. J’ai pensé : « C’est fini, elle est morte… ». J’avais le cœur qui cognait dur, une sainte envie de dégueuler.
Le mec au beau costume fuyait, il courait comme un fou vers le milieu du quai.
Je me suis aperçu qu’il portait des Nike, vraisemblablement pour pouvoir courir plus vite. Avec le costard les Nike ça faisait moche, mais putain le salaud il s’en foutait de son look, il courait comme un dératé, il était presque arrivé au milieu du quai, où il y a un couloir qui s’amorce.
Alors, l’autre mec, le grand maigre a couru après lui ; Jenny lui avait fait un doigt, au grand maigre, tu te rappelles ? il fonçait le grand maigre, il était bien plus rapide. Je me suis dis qu’il allait le rattraper, le coincer dans l’angle, c’était sûr, et lui taper sa sale gueule, lui éclater la calotte crânienne sur le mur ; que ça gicle un grand coup, par les meurtrissures, sa cervelle de merde. Bien rouge, dégoulinante et tout.
La bande des super gros tarés criait ; ça pleurait, ça gesticulait. On était des veaux. Des gens nous ont entraînés vers le mur, pour nous protéger. Fallait surtout pas qu’on voie ça, sauf qu’on l’avait super bien vu.
Judith aussi pleurait ; et moi je pleurais. J’arrivais pas à me retenir, je tremblais, et j’avais vraiment envie de vomir.
Judith, tout en pleurant, essayait d’extirper sa main de la mienne. Surpris, je l’ai regardée. En fait, je serrais sa main comme un gros malade, pour mieux la protéger, de peur qu’un mec la pousse sur les rails du métro elle aussi ! C’était ça, j’ai tout de suite compris que c’était pour ça que sa main avait viré blême ; alors je l’ai lâchée aussitôt.
Et puis, deux mecs se sont mis à courir derrière, mais moins vite, pas décidés, des lâches, pas envie de le rattraper, ce mec blanc con. Des mecs plus que tarés quoi. Mais bon, il était peut-être armé après tout ?
Tout le monde alors a disparu dans le couloir. Le mec au beau costume classe, le grand maigre, qui l’avait presque rattrapé, et les autres tarés plus que tarés qui couraient derrière.
J’ai prié Dieu pour qu’ils le rattrapent, ce con ; qu’ils le cognent, ce faux Buster Keaton.
On a attendu ; longtemps.
Les flics ont accouru. Et ils ont vu le corps de Jenny, en travers des rails, disloqué. Un type a dit qu’elle était morte ; nous, on ne voyait rien ; on avait peur, c’est tout. Judith s’était blottie contre moi, elle fermait les yeux, et de peur que ça suffise pas, elle avait plaqué son poignet sur ses yeux ; et elle m’enserrait la taille, et avait agrippé ma chemise ; et elle sanglotait, par à-coups ; pathétique, c’était pathétique.
Et puis, on a vu les plus que tarés qui revenaient, s’agitant, faisant de grands gestes, comme quoi le mec courait vite, qu’il avait disparu, qu’il courait trop vite pour eux, alors ils n’y pouvaient rien, n’avaient pas pu le rattraper.
Les flics sont allés vers eux, l’un d’eux brandissait un colt. Les deux mecs avaient la grosse trouille. Ils se sont mis à dire des trucs en faisant encore des grands gestes, comme quoi c’était pas eux c’était l’autre avec son costume et ses Nike. Ils parlaient tous les deux à la fois. Les flics n’ont rien compris, ils les ont serrés ; ça pouvait être utile, le temps qu’on leur pose tout, bien à plat, et qu’on leur explique tout, au calme ; qu’ils comprennent.
On a patienté encore un peu. Et puis le grand maigre a fini par réapparaître là-bas, au bout du couloir qui débouche sur le quai. Il était très essoufflé, plié en deux. Deux flics se sont approchés de lui ; il bougeait plus, il était tranquille le grand maigre ; dès qu’il les a vus il a levé les bras. Les flics l’ont tâté, il a pas réagi, il n’avait pas d’arme. Les flics ont sorti une carte de la poche intérieure gauche de sa veste, sa gauche à lui.
Le grand maigre a baissé les bras, en même temps que l’un des flics lisait la carte. L’autre flic a fait signe, avec son colt, qu’il avait à les relever ; le grand maigre les a relevés ; son collègue au flic lui a passé la carte, le grand maigre a rebaissé les bras aussitôt.
On comprenait rien, c’était marrant. On se serait cru au temps du cinéma muet. Ou alors on aurait cru un truc fait exprès, comme à la télé, pour faire rire, mais qui fait pas rire du tout ; alors, on colle des rires abscons derrière ; sauf que c’était tragique. Ils sont revenus tous les trois, le grand maigre et les deux flics, vers nous, ils se parlaient ; ils avaient l’air de très bien se connaître. J’en ai déduit que le grand maigre, c’était sûrement un flic aussi, et qu’il devait être chargé de pister Jenny dans tous ses déplacements, peut-être pour la protéger ; mais de quoi alors ?
Alors, je me suis demandé pourquoi ce flic suivait Jenny partout ? Car moi, je ne suis pas à votre place, et je ne pouvais pas savoir que c’était Alan, le mari de Jenny, qui la faisait suivre partout par le grand maigre, un détective privé qu’il avait engagé à cette fin.

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Publié par :Joël Bécam

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