Lieutenant Bill Mac Alister, FBI, c’est à moi qu’on a confié l’affaire. Ce n’est pas vraiment une affaire d’ailleurs, que cette tentative de meurtre, à la station Grand Central, sur la personne de Jenny Wilkes ; pour moi c’est plutôt la routine.
Le jour même de cet épisode tragique, j’ai entendu Alan Wilkes, le mari de la victime, en fin d’après-midi, à mon bureau.
Le lendemain, je me suis rendu chez Alan Wilkes, avec mon adjoint, afin de compléter mon enquête. À peine avions-nous eu le temps de garer la voiture, en face de sa maison, qu’Alan Wilkes apparût sur le seuil de sa porte. J’ai demandé à Kevin de rester au volant, et j’ai traversé le jardin.
– Bonjour Lieutenant, je m’attendais à cette visite impromptue de votre part ; entrez je vous en prie.
Wilkes m’a invité à m’asseoir dans le canapé du salon. Il a crié sa détresse ; je veux dire le canapé, c’est le canapé qui a crié sa détresse. Moi, Bill Mac Alister, c’est cent vingt kilos ; vous mesurez mieux alors la détresse, que je qualifierai volontiers d’inénarrable, mais c’est peut-être trop, du canapé ?
Comme j’étais pressé, je me suis assis sur le bord du canapé en détresse, prêt à repartir. Je voulais que Wilkes le comprenne, que j’étais pressé. Il y avait un match des Jets au Giant Stadium, c’est pour cette raison que j’étais pressé, très pressé ; je voulais en finir avant que de commencer.
Mon ventre pendait, énorme, lamentable, il touchait presque le sol ; et il flirtait joliment avec l’intérieur de mes genoux. J’ai un ventre pareil à celui de Phil Casey, un ventre de gros américain moyen ; comment ça je ne suis pas censé connaître Phil Casey ?! Vous vous croyez où ?
Bref, j’ai renoncé à porter ce poids qui semblait ne plus vouloir m’appartenir ; et je me suis laissé aller dans les molles profondeurs de ce canapé noir. Je suis noir aussi, comme Charlie. Oui, on se connaît tous, il faut vous y faire. Mais ne vous inquiétez pas, je connais bien cet auteur ; s’il aime à danser sur la corde raide, il sait aussi quand il doit s’arrêter ; enfin, on aime l’espérer.
J’ai croisé mes gros doigts aux ongles impeccables, leur fin rebord blanc dessiné à la perfection, sur mon gros ventre d’américain moyen. Ainsi, j’en impose, je le sais ; ce qui est nécessaire quand on pratique un métier de chiotte, ‒ la police ; bien nécessaire lui aussi, ce métier, et ce maintien, qui vont de pair. Ce n’est pas le rire le propre de l’homme, c’est la police.
Et j’ai posé sur Alan Wilkes un regard morne un tantinet méprisant. C’est le moins que je pouvais faire, car le pourquoi du comment de la tentative de meurtre de Jenny, sa femme, à mon avis il s’en moquait ; c’était patent. Je l’ai compris dès le premier regard. Moi aussi, je m’en fichais. Parce que si je devais m’émouvoir à chaque fois qu’un aliéné, un type complètement ivre, ou un drogué traîne dans les couloirs du métro de New York et s’en prend violemment à autrui, il me faudrait verser des torrents de larmes. Comme Bill Mac Alister a la réputation d’être un sans-cœur, je ne vois pas où j’irais les chercher.
Vous voulez savoir pourquoi il s’en battait l’œil, Alan, du pourquoi du comment de la tentative de meurtre de Jenny, sa femme ? Parce que le pourquoi de ce comment, – j’étais convaincu qu’il le connaissait déjà !
Dehors, un vent frais et léger agitait gracieusement les tiges épineuses des roses rouges, dans le jardin.
– Magnifiques, ces roses, professeur. Quel soin. Votre épouse peut-être ?
– Oui, c’est Jenny qui s’en occupe…
– Une question, professeur : vous connaissez-vous des ennemis ?
– Aucun, Jenny et moi menons une vie paisible, nous sommes, comme on dit, un couple sans histoires.
J’ai hoché ma grosse tête oblongue, et rasée, un ballon de football américain quasi parfait ; ma fierté, ma tête. Puis je me suis gratté les genoux, ainsi que l’intérieur des cuisses, ce qui chez moi signe mon ennui. J’étais indécis ; j’étais impatient ; le match n’allait pas tarder à commencer. J’avais faim ; j’avais envie de précipiter le cours des choses. Néanmoins, j’ai risqué une autre question, dont j’espérais malgré tout un peu d’éclaircissement.
– A votre connaissance, se peut-il que votre femme ait eu… un amant ?
– Bien sûr que non, je crois que je m’en serais aperçu.
Le ton n’admettait pas vraiment la réplique. Mon regard s’est fait plus morne, il a dévié sur les mains de mon interlocuteur. Des mains fines, un intellectuel.
– Ne m’en veuillez pas pour cette question un peu brutale, professeur… Je suis obligé d’envisager toutes les hypothèses.
– Je crois, lieutenant, qu’il s’agit du geste d’un fou, c’est une évidence pour moi, je ne vois pas d’autre explication.
J’ai hoché la tête d’un air entendu, et, malgré moi, j’ai émis le même petit bruit, circonspect, quatre fois de suite, quelque chose comme : « Pout… pout… pout… pout… », si vous voyez. Les coudes appuyés sur mes genoux, les mains ouvertes, je me suis mis à tapoter en cadence, les uns sur les autres, le bout de mes doigts ; une parfaite symétrie. Et mes lèvres, bouche close, ont pris un mauvais pli, le pli du dimanche, quand je m’ennuie chez moi, et que je regarde distraitement la télévision compter les morts, aux informations, sur C.N.N, et en répertorier les causes : accident, catastrophe, guerre, épidémie, suicide, que sais-je moi. Je scrute les images, je ne pense à rien de spécial. Je fume mon paquet de Marlboro, je bois une bière ou deux, en mangeant des chips et des cacahuètes, ou une boîte d’esquimaux si c’est l’été ; des Magnum blancs, une boîte de trois. Je m’ennuie à ces moments-là, le monde entier m’emmerde je crois, oui, je crois vraiment que le monde entier m’emmerde à des moments comme ça…
La moue d’Alan Wilkes était éloquente. Je le regardais. Il me faisait presque pitié. Je songeais à ce monde qui nous tombait dessus, chaque jour que Dieu fait… Dieu défèque sur nous tous les jours du haut du ciel… et cela nous est spécialement dédié… toute cette merde… attaque cérébrale, chute de cheval, grippe aviaire, guerre ou famine, accident du travail ou inondation, déraillement, cancer du testicule, crise de goutte… Et chaque fois, néanmoins, tu te dis, Bill, que c’est heureux pour toi d’être ici, un peu crétin, scatologique, ‒ mais bien vivant, drôlement bien vivant…
Oui, la moue d’Alan Wilkes était éloquente. J’avais hâte d’en finir, et j’espérais qu’il le comprendrait. J’ai saisi la perche qu’il me tendait.
– Vous avez raison : le geste d’un fou, c’est l’hypothèse la plus plausible en effet.
Pour m’extraire du canapé où j’avais enfoui ma graisse, il m’a fallu fournir un gros effort, rapport aux cent vingt kilos du vieux Bill.
Pauvre de moi. Rompu que j’étais. J’aurais aimé manger un bon steak ; bien tendre, juteux à souhait. Au Buffalo. Avant le match. Mais vu l’heure, c’était ou le match ou le steak, et j’ai toujours eu une sainte horreur de choisir.
– Si vous avez de nouveaux éléments, prévenez-moi, Professeur. Même si ça vous semble sans intérêt.
– Merci Bill, je le ferais, n’ayez aucun doute.
Alan Wilkes m’a donné une tape amicale sur l’épaule, tandis qu’il me raccompagnait vers la porte. Mais le cœur n’y était pas. Il s’est forcé à ajouter, en refermant la porte : « Surtout, ‒ je vous en conjure, retrouvez le coupable Lieutenant… ».
J’étais déjà parti, alors sans me retourner, j’ai hoché cette tête oblongue dont je suis si fier, et j’ai remonté l’allée du jardin. En sortant, j’ai revu le parterre de fleurs. J’ai eu envie de respirer quelque chose de frais, de pur, qui ne sente ni la mort ni la folie ni la merde ni la fiction. Je me suis penché vers la plus grosse des roses rouges à ma portée. Elle était sublime, magnifique, cette rose rouge ; j’espère que son parfum emplira ces pages.
J’ai respiré longtemps le parfum de la rose, avec délice, avant de sortir dans la rue, puis de monter dans la voiture où Kevin, mon adjoint, m’attendait patiemment. Kevin a refermé le livre qu’il était en train de lire en m’attendant. « Je comprends rien à cette histoire, Bill, c’est trop calé pour moi, c’est toi qui lit ça ? ». C’était Manhattan transfer, un roman de John Dos Passos, que lisait Kevin. Ça l’a contrarié, de ne pas trop comprendre ce qu’il s’efforçait de lire ; il a démarré sur les chapeaux de roue en faisant hurler la sirène. J’ai regardé ma montre, le match des Jets n’avait pas encore commencé. Je songeais aux sirènes des camions de pompiers, qui retentissent au loin, dans Manhattan transfer, à plusieurs endroits du roman. Car moi je l’avais lu, aimé, compris. Quant à moi, je songeais aux clarines des vaches dans les montagnes suisses, me demandant comment je ferais pour fourrer les sirènes et les clarines dans un seul et même paragraphe.
Deux ans après, tu pesais cent soixante kilos, cher Bill Mac Alister. Comment cela a-t-il pu t’arriver à toi, Bill ? tu es un garçon sympathique, entreprenant, et lucide, non ? Comment as-tu fait pour te faire avoir à ce point, toi ? sur toute la ligne ? comme Marlon Brando, comme Ted Kennedy, et tant d’autres, toi qui n’est pas non plus tombé de la dernière pluie ?

à suivre…

Publié par :Joël Bécam

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