« Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres »,
Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, 1999, p. 2391

C’est un constat largement partagé, à tel point qu’il est devenu désormais un lieu commun : l’un des aspects les plus frappants du génie de Marcel Proust – il y en a d’autres –, est d’avoir su pénétrer et décrire, avec une acuité sans pareille, les comportements, les mentalités, les manières d’être, les passions, et j’ajouterais les états d’âme, des hommes et des femmes qui composaient la société de son temps, dans son ensemble.
Et cela, dans tous les domaines, toutes les circonstances de la vie humaine, les plus étonnantes et les plus banales, celles qui nous sont quotidiennes ou qui n’arrivent qu’une fois, les plus rares, les plus inattendues, celles que l’on désire ou que l’on redoute – de la simple habitude, qui passe inaperçue, jusqu’aux grandes passions, qui parfois détruisent celui qui s’y abandonne.
Cet immense corpus ne constitue pas une théorie philosophique, que Proust aurait savamment mise au point et recueillie soigneusement, à part, dans un traité. Les réflexions, les axiomes, les sortes de révélations, les règles d’or ou les simples remarques qu’il contient sont toujours le fruit d’une observation que le romancier a eu à cœur de mener « sur le terrain », d’une expérience qu’il a vraiment faite, qu’il a vécue dans son réel propre, très souvent sous le coup de la douleur et du chagrin. C’est ce qui fait leur force et leur vérité.
Toutes énoncées, essaimées, comme des papillons légers, presque au détour de chaque page, dans À la recherche du temps perdu, ces considérations extra-romanesques, greffées cependant sur la vie de ses personnages, se comptent par centaines… Elles sont la sève du roman. Elles revêtent l’habit de l’aphorisme, du trait d’esprit, de la confidence ou de la pique blessante, de l’épanchement douloureux ou cruel, etc. Et chacun d’entre nous, chaque lecteur de Proust veux-je dire, peut, aujourd’hui encore, plus de cent ans après, vérifier leur possible et très probable pertinence dans telle ou telle circonstance de sa propre vie…
Parmi ces réflexions et ces remarques, qu’énonce Marcel Proust dans son grand œuvre, certaines, lorsque je les aies relues récemment, m’ont paru être écrites comme si elles pouvaient encore et aussi s’appliquer à la pandémie du Covid-19 qui sévit actuellement dans le monde entier…
Ce sont celles-là que je reproduis ici, dans un florilège. Je suis convaincu que le lecteur distinguera sans peine, comme j’ai pu le faire moi-même, ce à quoi, de façon si troublante, dans le drame que nous vivons, elles paraissent directement s’appliquer, comme si elles avaient été écrites pour l’occasion… ou ce à quoi elles font simplement écho.

Florilège

« Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté. », page 73 1.

« La réalité est donc quelque chose qui n’a aucun rapport avec les possibilités, pas plus qu’un coup de couteau que nous recevons avec les légers mouvements des nuages au-dessus de nos têtes », page 291

« Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de « vitesses » différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant », page 314

« On apprend la victoire, ou après coup quand la guerre est finie, ou tout de suite par la joie du concierge », page 361

« la générosité n’est souvent que l’aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes quand nous ne les avons pas encore nommés et classés », page 393

« J’admirais l’impuissance de l’esprit, du raisonnement et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces difficultés qu’ensuite la vie, sans qu’on sache seulement comment elle s’y est prise, dénoue si aisément », page 406

« chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres », page 439

« Nous sommes tous obligés pour rendre la réalité supportable d’entretenir en nous quelques petites folies », page 469

« Le soldat est persuadé qu’un certain délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu’il soit tué, le voleur, avant qu’il soit pris, les hommes en général avant qu’ils aient à mourir. C’est là l’amulette qui préserve les individus – et parfois les peuples – non du danger mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de les braver sans qu’il soit besoin d’être brave », page 482

« la permanence et la durée ne sont promises à rien, pas même à la douleur », page 499

« Je m’efforce de tout comprendre et je me garde de rien condamner », page 605

« Il peut arriver qu’on ne découvre son erreur que pour lui substituer non pas la vérité, mais une autre erreur », page 740

« les plus cruels de nos adversaires ne sont pas ceux qui nous contredisent ou essayent de nous persuader, mais ceux qui grossissent ou inventent les nouvelles qui peuvent nous désoler », page 763

« la vérité n’a pas besoin d’être dite pour être manifestée, et qu’on peut peut-être la recueillir plus sûrement, sans attendre les paroles et sans tenir même aucun compte d’elles, dans mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes invisibles, », page 796

« la vérité politique, quand on se rapproche des hommes renseignés et qu’on croit l’atteindre, se dérobe », page 931

« Car la médecine étant un compendium des erreurs successives et contradictoires des médecins, en appelant à soi les meilleurs d’entre eux on a grande chance d’implorer une vérité qui sera reconnue fausse quelques années plus tard. De sorte que croire à la médecine serait la suprême folie, si n’y pas croire n’en était pas une plus grande car de cet amoncellement d’erreurs se sont dégagées à la longue quelques vérités », page 974

« La maladie est le plus écouté des médecins : à la bonté, au savoir on ne fait que promettre ; on obéit à la souffrance », page 1317

« Nous pouvons avoir roulé toutes les idées possibles, la vérité n’y est jamais entrée, et c’est du dehors, quand on s’y attend le moins, qu’elle nous fait son affreuse piqûre et nous blesse pour toujours », page 1592

« ce déluge de la réalité qui nous submerge, s’il est énorme auprès de nos timides et infimes suppositions, il était pressenti par elles », page 1593

« Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu’aucune autorisation de docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer », page 1742

« l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances », page 1745

« Mais nous nous représentons l’avenir comme un reflet du présent projeté dans un espace vide, tandis qu’il est le résultat souvent tout prochain de causes qui nous échappent pour la plupart », page 1844

« Il semble que les événements soient plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes, ils débordent sur l’avenir par la mémoire que nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les précède. Certes, on dira que nous ne les voyons pas alors tels qu’ils seront, mais dans le souvenir en sont-ils pas aussi modifiés ? », page 1904

« comme l’avenir est ce qui n’existe encore que dans notre pensée, il nous semble encore modifiable par l’intervention in extremis de notre volonté », page 1920

« de ce que l’intelligence n’est pas l’instrument le plus subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce n’est qu’une raison de plus pour commencer par l’intelligence et non par un intuitivisme de l’inconscient, par une foi aux pressentiments toute faite. C’est la vie qui, peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres. Et alors, c’est l’intelligence elle-même qui se rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. », page 1922

« les gens se figurent qu’ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent pendant qu’ils sont bien portants, et ne font en réalité qu’introduire une idée purement négative au sein d’une bonne santé que l’approche de la mort précisément altérerait », page 1922

« Pour se représenter une situation inconnue l’imagination emprunte des éléments connus et à cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature originale et longtemps indélébile de l’événement nouveau », page 1923

« Quand on se voit au bord de l’abîme et qu’il semble que Dieu vous ait abandonné, on n’hésite plus à attendre de lui un miracle », page 1950

« le spécifique pour guérir un événement malheureux (les trois quarts des événements le sont) c’est une décision ; car elle a pour effet, par un brusque renversement de nos pensées, d’interrompre le flux de celles qui viennent de l’événement passé et dont elles prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de pensées inverses, venu du dehors, de l’avenir. Mais ces pensées nouvelles nous sont surtout bienfaisantes quand du fond de cet avenir c’est une espérance qu’elles nous apportent », page 1938

« la force qui fait le plus de fois le tour de la terre en une seconde, ce n’est pas l’électricité, c’est la douleur », page 1959

« La vérité c’est que les gens voient tout par leur journal, et comment pourraient-ils faire autrement puisqu’ils ne connaissent pas personnellement les gens ni les événements dont il s’agit ? », page 2200

« Ce qui est étonnant, dit-il, c’est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et des choses de la guerre que par les journaux est persuadé qu’il juge de lui-même », page 2202

« Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres », page 2391

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1 Le renvoi est fait aux pages de l’édition en un volume de À la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, 1999.
Ces quelques citations sont elles-mêmes extraites de ma page : 463 citations extraites de A la recherche du temps perdu, ici.

Publié par :Joël Bécam

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