À la mémoire de George Floyd, fraternellement.

« Nous attendrons les irruptions brutales et les désagrégations soudaines qui, de façon aussi imprévisible, mais certaine, qu’en mai 1968, viendront briser cette messe blanche »
Jean BAUDRILLARD, La société de consommation, éditions Denoël, 1970

– William, je trouve que ce Chapman a tout du grand sachem, quel faciès !
– Vous ne croyez pas si bien dire. Chapman est d’origine apache, c’est un chiricahua, un lointain descendant de Cochise si vous préférez ; Chapman est le nom de son père adoptif.
– Il a un certain charme en tout cas, votre apache.
– Chut, taisons-nous Sharon, il commence…

« Je suis George Chapman, rédacteur en chef de No Futur.
Je suis heureux d’être avec vous aujourd’hui.
Ce que j’ai à vous confier est pour moi, je ne trouve pas de mots assez forts, – d’une incommensurable désolation…
Et je gage qu’il en sera de même pour vous, lorsque, tout à l’heure, vous connaîtrez enfin la vérité.
……
Ces craintes, en effet, ce vague pressentiment que nous partageons tous, depuis plusieurs années, à la rédaction de No Futur, sont devenus aujourd’hui une réalité : l’Amérique, jusque là libre et heureuse, risque aujourd’hui de sombrer dans le chaos…
……
Le rêve américain, ce rêve profondément ancré dans l’âme de tous les Américains ‒ ce rêve qui a marqué durablement la Nation, les premiers colons de la Nouvelle Angleterre, les glorieux pionniers du grand ouest, les soldats patriotes défenseurs de la liberté, nos valeureux chercheurs d’or, les fermiers courageux du Texas et de Californie, les grands capitaines d’industrie, les créateurs visionnaires de la Silicon Valley, les artistes, les universitaires, la jeunesse, à toutes les époques de l’histoire de l’Amérique, tous les hommes et les femmes de notre pays, de l’Alaska jusqu’à la Floride…
Ce rêve généreux, qui a fini par déborder le cadre de l’Amérique lui-même, ce rêve qui a frappé les esprits dans le monde entier, ce rêve insensé et inouï, ce rêve, qui n’est qu’un idéal, certes ‒ mais qui, malgré tout, porte chaque Américain ‒, ce rêve d’un homme neuf, lucide, conquérant, loyal…
Ce rêve est en train de disparaître…
Une chose monstrueuse, en effet, que nous n’imaginions pas, l’a rendu caduc et inopérant…
……
Monsieur le professeur Alan Wilkes, au nom de tous les citoyens de notre bonne, de notre très grande Amérique, je vous remercie d’être parmi nous, devant un parterre de journalistes comme New York n’en a pas connu depuis fort longtemps !
Et je vous félicite, professeur, pour votre audace et votre courage…
Professeur Wilkes, une effroyable affaire secoue, depuis quelques semaines, toute la Nation américaine. Vous et moi, nous sommes ici aujourd’hui pour rappeler, solennellement, à l’Amérique, l’urgence de l’heure présente, et cet impératif absolu : notre Gouvernement fédéral doit s’emparer de cette affaire, enquêter, et la régler, au plus vite !
……
Professeur Wilkes, vous venez de publier il y a près d’un mois, dans la revue Biology, dont la réputation de sérieux est incontestable, le résultat de vos travaux sur une molécule que vous avez découverte il y a plusieurs années maintenant ; une molécule que vous avez vous-même baptisée : «  BE WHY ». »…

– À quoi allons-nous trinquer Sharon  ?
Tout en me retournant vers elle, j’ai ouvert le bar. Sharon, dubitative, a esquissé une moue gracieuse. D’un geste vif, négligent, et plein de sous-entendus, elle a chiffonné le tissu de sa jupe, découvrant ses cuisses, comme par inadvertance ; puis, tout aussi négligemment, elle a laissé retomber le tissu ; j’ai eu le temps d’apercevoir la chair, blanche, lisse, soyeuse, au-dessus du cercle de dentelle noire, aux fines mailles entrelacées, qui fixait le bas sur sa cuisse ; elle a soupiré.
– À quelque chose d’un peu plus gai que ce qui fait l’ordinaire de nos journées, William… buvons par exemple à votre perpétuel succès auprès des femmes, qu’en dites-vous ?
Sharon m’a décoché son plus beau sourire ; elle a levé son verre, l’a toqué légèrement contre le mien. Elle a ajouté, me regardant d’un œil malicieux : « Enfin William, celles qui veulent bien le conforter, ce succès… ». Je la connaissais assez pour savoir qu’il n’y avait de sa part aucune intention perfide ; simplement, elle avait son franc parler. Mon échec auprès d’Helen White lui était connu, mais cela lui avait paru sans importance, comme à moi d’ailleurs. Compte tenu de mes fonctions, quoique célibataire, je ne m’autorisais pas à tomber amoureux ; une petite voix, que je chérissais, me susurrait que de toute façon j’en étais incapable ; j’étais un cœur sec.

« Professeur Wilkes, vous venez de déclarer à Edward Conolly, Rédacteur en chef de Biology, je vous cite : « Tout porte à croire que la molécule que j’ai découverte a été diffusée sur tout le continent américain, et même au-delà. Elle a été assimilée par tous les Américains, sans qu’ils en aient conscience. Par quel moyen ? Plus exactement, quelle substance, boisson, aliment, ou médicament, a pu servir de vecteur à son assimilation ? cela nous l’ignorons encore. ».
Il y a trois semaines, la rédaction de No Futur  a pris une importante décision, certainement la plus importante que nous ayons jamais prise : de la même façon que Biology a informé la communauté scientifique, nous avons décidé qu’il était de notre devoir d’alerter la Nation toute entière : chaque citoyen doit savoir qu’il a assimilé, contre son gré, cette BE WHY !
……
Comme nous l’espérions, d’autres médias, dans la presse et à la télévision, nous ont alors emboîté le pas. Ils ont répercuté l’information auprès d’un plus large public encore.
Aujourd’hui, une onde d’incrédulité et de stupeur nauséeuse s’est propagée dans toute l’Amérique, un parfum odieux, de scandale, de révolte et de colère, gronde sur notre pays. Car chaque américain sait maintenant qu’il est la victime directe et personnelle de BE WHY ! Il sait que son libre arbitre a été bafoué, et son identité violée, de manière sournoise, incoercible, et irréversible.
……
Chaque Américain sait aujourd’hui qu’il n’est plus libre de ses pensées, de ses émotions et de ses actes. Notre fierté bon enfant… Notre rude caractère, parfois… Notre noblesse d’âme… Notre courage hors du commun… Notre volonté sans faiblesse… Notre ardeur, notre énergie exemplaire, indéfectible… Notre capacité d’espérer, de combattre les difficultés, de contourner et d’éliminer les obstacles, de nous opposer et de vaincre l’adversité, quoi qu’il nous en coûtât, de lutter contre vents et marées, sont désormais touchés !
Frappées par BE WHY, cet idéal de hautes qualités humaines, naguère partagé par tous, n’est plus qu’une vaine illusion…
……
Le rêve passe.
Le rêve Américain a passé ! Il est loin déjà derrière nous et chaque nouveau jour qui s’enfuit sans que nous agissions, l’éloigne plus encore…
Chose à peine croyable : BE WHY a fait, en Amérique, de la soumission, une réalité, sans que quiconque s’en émeuve…
Chose à peine croyable, chacun d’entre vous s’imagine encore, sous couvert de responsabilité individuelle, être le maître de sa destinée !
Ai-je moi-même échappé à cette chose, à ce monstre qui se dissimule sous les mille et un visages du progrès matériel, de la volonté farouche de réussir, de la course aveugle, effrénée, au profit ? Ai-je pu échapper à l’action souterraine, ambiguë, et mortifère de cette chose, à ce monstre invisible et diabolique, à cette matérialisation de Satan ! Lorsque je me pose la question, je vous avoue humblement que mon sang se glace dans mes veines !
……
Je n’ai plus aujourd’hui qu’une seule, terrible et bien triste certitude : aucun d’entre nous n’a pu choisir d’échapper à BE WHY ! Où que nous vivions, qui que nous soyons, quoi que nous fassions, quelle que soit la fortune et le prestige de notre famille, BE WHY nous a cueillie à froid, dès l’enfance ! BE WHY rôde sans cesse parmi nous, elle accroît nos stress, elle infléchit nos choix, sans que nous puissions le sentir, à chaque seconde de notre vie ! D’autres ‒ ce sont eux les naïfs, ne le comprenez-vous pas !? ‒, à force de cynisme et de bêtise, de toute-puissance bornée, aveugle, à force de cruauté et d’arrogance, indifférents à la portée de leurs actes, – ont décidé pour vous et à votre place. Ce sont les fossoyeurs du rêve Américain ! ce sont de sombres criminels ! ».
……

J’observais attentivement George Chapman. Il était entré en transe. Il rugissait dans les micros, sa voix, au bord de se déchirer, montait dans les aigus, ou roulait en cascade dans des graves tonitruants. De temps à autre, il croisait les bras sur sa poitrine et fixait la salle d’un œil sévère, gardant un silence buté. Dans la salle, on l’écoutait presque religieusement, interdits, déconcertés, émus parfois. Certains ne voyaient là que grandiloquence, et un sourire amusé sur les lèvres, se moquaient intérieurement. Cependant, il ne venait l’idée à personne de se lever et de quitter la salle. L’emprise émotionnelle exercée par Chapman sur l’assemblée des journalistes était indubitable. Le temps d’un discours, ils étaient comme nus devant lui… Je songeais que tout cela, cette fièvre, cette logorrhée, ce charisme de pacotille, n’arrangerait pas nos affaires…

« Ne l’oublions jamais : cette chose, monstrueuse, diabolique, mortifère, baigne désormais chacune de nos cellules. Nous sommes tous infectés par BE WHY.
Désormais, chaque Américain est potentiellement, ou objectivement, un prétentieux ! un inculte ! un arrogant  ! un imbécile  ! individualiste et cynique  ! destructeur  !
Voilà l’incommensurable désolation, la dévastation opérées par BE WHY !
Il y a eu un départ d’applaudissement, timide, et vite interrompu ; suivi d’un long silence que Chapman a laissé s’installer.
……
La chose, monstrueuse, diabolique, mortifère, baigne dans cet océan d’intense, sordide et vaine prospérité matérielle, qu’est devenue aujourd’hui toute l’Amérique. C’est cela aussi la dévastation et la désolation opérées par BE WHY ! BE WHY a pris ses aises dans notre vie, elle s’étale partout sous nos yeux, nous ne la voyons même plus !
……
C’est cela la dévastation, la désolation, tandis que la bassesse, la misère morale, la pauvreté spirituelle, l’avidité matérielle sont devenues des maîtres tyranniques et féroces !
……
L’Amérique, hélas, c’est la coprophagie ! le rêve Américain n’est plus que de la merde !  »

‒ William, regardez ! ils crient leur colère, ils vont nous le lyncher votre apache !
‒ Mais non, pas du tout ! regardez  plutôt Sharon : personne ne quitte la salle, ils sont subjugués ! tenez, écoutez plutôt, sa voix s’est radoucie, vous allez voir, il va nous faire le coup de la causerie au coin du feu, comme Roosevelt…

« Je vais oser un parallèle, je pense qu’il nous aidera à comprendre…
1979 vit la sortie du film Alien, le huitième passager, de Ridley Scott, dans lequel jouait la belle Sigourney Weawer.
Nous pourrions imaginer que cette BE WHY est aussi, en quelque sorte, un Alien, qui s’est installé et vivote tranquillement en chacun de nous avant de peut-être se réveiller un jour  ?
Détrompez-vous. La chose ne saurait aucunement être assimilée à une créature de fiction.
Elle ne va pas se mettre à grandir, tel l’Alien du huitième passager, à appuyer tranquillement, de l’intérieur, sur notre cage thoracique, puis de plus en plus fort, avec insistance, pour finir par nous écrabouiller les côtes et le sternum, nous crever la peau et sortir prendre l’air, et partir batifoler dans la campagne !
Car BE WHY est cent fois, mille fois, dix mille fois plus subtile que l’Alien ! L’Alien, c’est l’ennemi courroucé. C’est l’ennemi commode, l’ennemi extérieur, l’ennemi, imaginaire parfois, que l’Amérique sait combattre à merveille, et qu’elle a toujours aimé combattre, de la jungle du Vietnam aux âpres déserts du Moyen-Orient !
……
BE WHY, la monstrueuse, diabolique, délétère BE WHY, hélas, elle n’est pas extérieure à nous-même, elle se tient dans les fibres de nos nerfs et dans nos muscles, elle irrigue notre sang et habite notre cœur, elle siège à demeure dans notre esprit, ‒ on ne la délogera plus jamais  !
Elle occupe à jamais le territoire de nos pensées et de nos émotions, influe sur le moindre de nos actes, quand elle n’en décide pas ! Nous resterons infectés par BE WHY  jusqu’à notre dernier souffle ! Regardez ! Regardez, bon sang, qui nous sommes ! Américains, regardons-nous ! Regardons qui nous sommes !
Nous sommes tel le mangeur d’opium de Thomas Quincey, des mangeurs de sucres, des mangeurs de graisses, des mangeurs de frites, des mangeurs de glace, des buveurs de sodas, des mangeurs de toutes sortes de médicaments, parfois des obèses ravis, quand ce n’est pas fumeur obsessionnel, et pour certains d’entre nous, drogué, malade alcoolique, anorexique angoissé, parfois tueur de masse, magnat égocentrique de la finance ou du pétrole, politicien corrompu, sectaire de toute obédience, hypocrite puritain, abruti détenteur de colt, oppresseur, et raciste, ô combien raciste  ! ».
……

Sharon m’a regardé, médusée ; elle a murmuré : « William, cet apache est un fou, il est très dangereux… je crois que vous devriez aller nous chercher une bouteille de Champagne… ».

« Allons-nous devoir vous planter des bâtons de fer incandescents sous les ongles  des mains et des pieds ? Allons-nous devoir vous crever un œil, vous l’arracher comme à un lapin ? le manger devant vos enfants ? Allons-nous devoir vous scalper ?
Pour que chacun d’entre vous comprenne, enfin ‒ dans sa chair ‒, l’ampleur inédite, incommensurable, irrémédiable, de la désolation, de la dévastation  ? ».
……
«  Chaque américain sait, maintenant, qu’il a assimilé BE WHY…
Professeur Wilkes, si vos soupçons se confirment, il s’agit alors de la plus incroyable, de la plus terrifiante manipulation que l’histoire de l’Amérique, que dis-je – que l’histoire de l’humanité ait connue !… ».

Je suis revenu m’asseoir près de Sharon, une bouteille de Champagne à la main. Entre-temps, elle avait pris ses aises ; elle s’était assise en travers du canapé, et avait allongé ses jambes. Je lui ai saisi les mollets et les ai soulevés délicatement afin de pouvoir m’asseoir moi aussi. Elle a fourré ses pieds sous ma cuisse, puis elle m’a ôté la bouteille des mains et s’est mis en devoir de la déboucher.
– Chauffez un peu mes pieds William… je vous jure, vous aurez droit à un joli cadeau… pour l’instant, soyez sage… Elle a replié les jambes, découvrant ses cuisses, ses fesses décrivaient un bel arrondi, sur le canapé ; j’ai tendu la main, j’ai effleuré l’intérieur de sa cuisse ; elle s’est emparée de ma main, l’a reposée près d’elle, sagement, sur le bord de sa jupe ; puis elle a souri et reniflé brièvement : « Enfin William, soyez sage… n’oubliez pas votre tâche, cette vidéo… ». Elle a agité son index, l’a tendu sous mon nez, narquoise ; comme une maîtresse d’école. J’ai saisi son doigt, je l’ai sucé ; elle s’est mise à glousser, puis elle a éclaté de rire.

 

Publié par :Joël Bécam

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