« Le corps de la menace est un corps d’humain.
On voit sur son nez qu’il boit son vin en double. »
Bertrand Belin, Vrac, page 14

Le chanteur, le rocker Bertrand Belin est un poète.
Ou plus exactement, le chanteur, le rocker Bertrand Belin est aussi un poète.
Ou peut-être mieux encore, le poète Bertrand Belin est aussi un chanteur, un rocker…
Sans qu’il existe cependant la moindre confusion possible entre les deux, entre le poète Bertrand Belin et le chanteur/rocker Bertrand Belin.

Pourtant, à toutes les époques, la plupart des médias et le public dans son ensemble, aiment entretenir la confusion, mélanger les genres et brouiller les cartes. Léo Ferré, Jacques Brel et Georges Brassens, pour ne citer qu’eux, n’étaient-ils pas aussi des poètes après tout ?

Engendré par l’esprit d’aveuglement, ce goût prononcé pour… le flou artistique, venu du public lambda et entretenu, amplifié par les médias, peut se comprendre. Il a son charme et sa tendresse. Mais lorsque la fine fleur de nos élites culturelles en vient à le partager et se pique de l’alimenter, alors, pardonnez-moi, rien ne va plus !

Le jury du Nobel de littérature en fit la triste et amère expérience, lorsqu’il jugeât bon de décerner le prix correspondant au chanteur Bob Dylan, en 2016. Ce qui eut pour effet immédiat, et catastrophique, de susciter l’incompréhension quasi générale chez les écrivains, et de mettre Bob Dylan lui-même dans l’embarras.
Deux distinctions toutes simples, pour conclure sur ce sujet qui me tient à cœur, vous l’aurez compris :
– Le texte d’une chanson, s’il peut se révéler être poétique, parfois plus poétique que celui d’un poème, n’est jamais, ne sera jamais pour autant un poème. Les paroliers de chansons ne sont pas des poètes ; j’ai tendance à croire que les plus lucides ne le prétendent d’ailleurs pas.
– Si un poème est susceptible d’être mis en musique, et de devenir une chanson, ce n’est pas dans ce but-là que l’auteur l’a écrit (si tant est qu’un poète écrive dans un but précis…). La vocation première du poème, sa destination finale est d’être lu, pour soi, ou à voix haute devant un auditoire éventuel. Si les paroliers de chansons ne sont pas des poètes, les poètes ne sont pas non plus des paroliers de chansons !

J’ai découvert le chanteur Bertrand Belin un beau soir d’été, sous les étoiles. Il donnait un concert sur la côte vendéenne, dans une clairière nichée dans un bois de pins et de chênes-lièges ; l’occasion pour lui de présenter son dernier album. C’était le 1er août 2019 à Notre-Dame-de-Monts. J’ignorais tout de sa musique, comme j’ignorais d’ailleurs tout de l’écrivain et du poète. Et ce fut, n’ayons pas peur des mots, une sorte de petite révélation pour moi, ainsi qu’un émerveillement ! Mon dieu quel son ! quelle présence !

Le dernier livre de l’écrivain, du poète Bertrand Belin, est intitulé Vrac. Il s’agit d’un recueil de fragments en prose dans lequel l’auteur nous parle exclusivement de son enfance et de son adolescence. Des fragments qui sont poèmes.

Le « droit de la personne à faire ses mots » (page 89), Bertrand Belin l’exerce dans sa plénitude. En commençant par son nom à lui ; Bertrand, en effet, dans le livre, devient vite « Bertrang », double de l’auteur lorsqu’il était jeune, et curieux personnage, dont la principale aptitude semble être de mettre sa peur et sa honte dans la poche, et le mouchoir dessus…

Que Bertrand Belin est un poète, la plupart des textes de ses chansons (sous réserve bien entendu de ce que j’écris plus haut) le laisse déjà deviner pour peu que vous aimiez lire de la poésie. Et quand bien même vous n’avez pas cette douce habitude comme dit la chanson ‒ lire de la poésie ‒, quand bien même vous ne seriez pas du tout au parfum, peut-être vous suffit-il d’avoir en vous la capacité de sentir finement pour le deviner aussi !?

Vrac m’a beaucoup plu. Pourquoi le titre « Vrac » et pas plutôt « En vrac » vous demanderez-vous peut-être (je l’ai fait), dès lors qu’il s’agit de fragments posés sur la page dans un désordre apparent ? Probablement parce que « En vrac », c’était un titre déjà pris, ce qui n’a pas dû échapper à l’auteur ni à son éditeur ; et surtout parce que Vrac apparaît bien plus poétique, frappe plus fort par son laconisme, alors que la locution adverbiale « En vrac » poétique ne l’est pas du tout et pour le coup aurait vraiment fait désordre !

Il se peut aussi que le titre soit à double sens. On sait l’importance que beaucoup de poètes accordent à la polysémie, aux sens cachés, emboîtés dans les mots (« Les mots à deux ou trois tranchants » (je le cite de mémoire) écrivait par exemple le poète Paol Keineg). En effet, le mot masculin « vrac », dérivé du néerlandais « wrac », signifie également gâté, de qualité douteuse (Je n’invente rien naturellement, Voir Dictionnaire Larousse, ici). Se peut-il que Bertrand Belin doute un peu de lui, de ses capacités de poète ? et, en poussant le bouchon vraiment un peu trop loin, de la qualité de sa « marchandise poétique » ? C’est envisageable. La place que les sentiments de honte et de peur ont pris dans son enfance, évoqués de manière récurrente mais toujours pudique dans son livre, va dans le sens d’une semblable interprétation.

Ce titre ainsi qu’une lecture trop rapide du livre (lecture en diagonale, de celle que l’on pratique chez son libraire avant de se décider à acheter) pourrait vous faire croire que ces fragments ont été écrits à la va-vite, sur un coin de table (de bistro naturellement), et que tout cela est abscons, absurde, n’a aucun sens et ne vaut pas la peine d’être lu ?
Eh bien non, il n’en est rien !

À mots couverts, ou francs comme l’or, dans une langue quelquefois cryptée, énigmatique, elliptique, bien à lui, une très belle langue qu’il a dû se forger au fil du temps, une langue bien trop élaborée pour qu’elle lui soit venue sans souffrir (au moins un peu !), certainement pas, notre Bertrang (c’est ainsi qu’il se nomme lui-même dans le livre je l’ai dit) avance courageusement dans son inventaire d’un passé complexe et douloureux, qu’il cherche à s’avouer à lui-même sans jamais y parvenir complètement :
« L’aveu a été et sera enterré maintes fois vivant dans le silence de Bertrang » (page 149).

Il est animé néanmoins d’une certitude : « Petite deviendra la dent contre mon destin » (page 134). Cette langue est âpre, rugueuse, caustique, d’une grande drôlerie. « Les fameux Allemands ont coulé leur béton dans la lande qui depuis ne fait que puer pisse et merde » (page 61). Parfois elle cogne, tel le coup de poing direct d’un boxeur : « Despote, l’être » (page 107), « Rire est bon » (page 46), « L’EDF, nous nous foutons de sa gueule » (page 30).

Parfois encore, ce sont ses propres termes, l’auteur écrit « en professeur », voire « en grand professeur ». Ce qu’il dit alors est le fruit de la seule réflexion ou de la seule puissance du verbe, et comme ce n’est jamais le fruit de sa propre expérience, cela lui semble toujours, de ce fait, un brin discutable ; aussi tient-il à le signaler au lecteur, non sans coquetterie !

Alors, qui est finalement Bertrand Belin ? Quelles furent son enfance, son adolescence ? Qu’a t’il vécu, concrètement, et peut-être même subi ? Afin de lever un coin du voile et peut-être le découvrir, lisez Vrac

Publié par :Joël Bécam

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