« Mr le dr Tosquelles m’a dit de mettre une petite poésie sur le cahier (journal). Voilà :

Enfin nous le tenons, petit, petit oiseau
Enfin nous te tenons
Et bien nous t’aimerons.

O ce n’est pas m’aimer
Petits, petits enfants
O ce n’est pas m’aimer
Qu’en cage m’enfermer

Tu dis la vérité, petit petit oiseau
Tu dis la vérité
Reprends la liberté.

La liberté à lolotte Jégo-Cégétiste
Décembre 1953 »
Charlotte Morin Jégo (1895-1969), internée à l’hôpital de Ville-Evrard, puis a été transférée à Saint-Alban en 1939. En 1957, son médecin la laisse sortir. C’est elle qui voudra y revenir. Tristan Tzara possédait une de ses lettres : «Je suis poupée… », pages 102 et suivantes.


L’actrice et peintre Anouk Grinberg a souhaité unir « la parole des fous » (Jean-Pierre Siméon, Préface, page 9) à celle des poètes et des écrivains. Et, partant, de réunir en un seul volume des « écrits bruts (et non bruts) », comme l’annonce le sous-titre de ce très beau livre.

Réunir, c’est-à-dire mettre ensemble (1), et j’irais jusqu’à dire : entremêler. Car, au fond, ces textes, qui sont bruts (et non bruts), en dehors de la qualité de celui qui les a écrits ‒ estampillé poète, ou classé comme fou ‒, dans l’esprit d’Anouk Grinberg, rien ne les distingue.

De quoi s’agit-il ? d’une sorte d’essai ? d’un véritable pamphlet qui ne dirait pas son nom ? tout frémissant de révolte et d’une ardente colère, mais révolte raisonnée, et colère rentrée, qui agirait à bas bruit ? Dont le but avoué et revendiqué est de donner ‒ pour une fois ‒ à cette parole, celle de ceux que l’on dit fous ou idiots, le plus souvent ignorée car non diffusée, toute sa place dans la littérature, et pas qu’un strapontin. Et cela, quand bien même « aucun d’eux ne prétendait faire de l’art » (Anouk Grinberg, Prologue, page 14).

Les « écrits bruts », ce sont donc, en premier lieu, des textes écrits spontanément par… des malades psychiques, dirait-on aujourd’hui ; parfois internés dans des asiles. Mais aussi, et plus largement, ce sont des textes écrits par des inadaptés de toutes sortes, au monde qui les entoure, tel qu’ils le voient. Ce sont « les plus bancals » nous confie Anouk Grinberg. « Chez eux, l’imagination est en tête, les visions débordent, les identités sont multiples, et les sens sont à nu » (Prologue, page 13).

« Presque tous ces auteurs ont écrit pour qu’on les libère, presque tous l’ont fait pour rien et pour personne, car leurs lettres n’ont pas été lues, pas transmises aux destinataires », et d’ajouter : « Ils ont eu la pulsion d’écrire, comme on a la pulsion de vie » (Prologue, page 15).

Ces êtres « à fleur de peau parlent pour nous tous ‒ car qui donc est normal ? ‒ dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous » (Anouk Grinberg, Prologue, page 16).

Concrètement, voici un aperçu de ce que contient le livre : après les écrits de Laure Pigeon « qui passe ses journées à écrire et dessiner sous la dictée d’esprits qui la traversent » (page 202), vous trouverez un poème d’Henri Michaux, qui commence par ces mots : « Qu’est-ce que je fais ici ? », le choix n’est pas anodin…

Avant les écrits de Laure Pigeon, vous trouverez les écrits d’un Anonyme, ainsi que ceux d’une Madame Guyon, dont on ne nous dit rien, car probablement, de cette madame Guyon, on ne sait rien non plus… Après Henri Michaux, ceux de Kurt Schwitters (certains se demanderont peut-être si ce Kurt Schwitters est à classer parmi les fous ou parmi les poètes ?!). Après les écrits de Kurt Schwitters, ceux de Yanis Benhisen, considéré comme autiste, âgé seulement de huit ans lorsqu’il les écrits.

Outre plusieurs autres Anonymes et d’autres personnes dont le nom ne vous dira probablement rien, vous trouverez cités, dans ce lieu de brassage, ce melting-pot, beaucoup d’écrivains, reconnus et célèbres quant à eux : André Breton et Paul Eluard, lesquels copinent avec Aloïse Corbaz ; Emily Dickinson, précédant Adolf Wölfli, « considéré comme dangereux » ; Samuel Beckett et Louis Soutter ; bien d’autres…

L’idée du livre est certainement de surprendre son lecteur, avec l’espoir secret de le cueillir à froid. Il ne s’agit pas de le prendre en flagrant délit d’ignorance (ce qui, à la marge, risque pourtant d’arriver), mais plutôt de l’amener à douter, de faire qu’il s’embrouille et qu’il perde, un peu, ses bons repères et ses jolies certitudes : qui sont les fous là-dedans, mais qui sont donc, où sont-ils, les écrivains, les « vrais » poètes ?!… Et de faire qu’il prennent les écrivains et les poètes pour les fous, et les fous pour des écrivains, des poètes ! Ce qu’ils sont tous, bien entendu. Même si les fous, ces humbles sans orgueil ? se fichent complètement d’être reconnus poètes ou écrivains…

Ce Robert Walser, d’ailleurs, n’était-il pas les deux, en même temps ? Quelle drôle d’idée il a eue celui-là, de quitter l’asile, où il fait si bon, où l’on a bien chaud, surtout l’été, et de marcher la nuit dans la forêt dans la neige en plein hiver jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à mourir ? (Voir ici).

Aux poètes cités dans le livre, on pourrait bien sûr en ajouter beaucoup d’autres. Je songe à Pierre Reverdy notamment, cet immense, immense poète de langue française…

Vers l’âge de quarante ans, il en a marre de nous. Il choisit alors de se retirer du monde, près de Solesmes et son abbaye. Il médite, ne voit personne, mais continue d’écrire. N’était-il pas aussi un peu dérangé celui-là ?

Et cet autre, le plus grand d’entre tous, le plus jeune aussi peut-être (je vous laisse deviner son nom), qui soudain plaque tout, et qui, n’écrivant plus jamais, à l’exception des lettres adressées aux siens, à sa sœur entre autres (Voir ici), troque ‒ pour l’éternité ne vous en déplaise ‒, sa casquette de poète contre un casque de marchand d’armes ? Alors, vous croyez vraiment qu’il était sain d’esprit celui-là ?

C’est dire à quel point le dispositif imaginé par Anouk Grinberg fonctionne ; il fonctionne à merveille…

« Efficace est son action », dirait Henri, Michaux…

Il fonctionne tellement bien que le clivage entre écrits bruts et non bruts n’a peut-être plus rien à voir, dès lors, avec la qualité de l’auteur de ces écrits, qu’il soit reconnu, estampillé poète, ou considéré comme fou.

Autrement dit, les écrits bruts ne sont pas (ou plus) l’apanage des fous, ni les écrits non bruts celui des poètes. C’est ainsi que peut s’interprèter le choix, superflu de prime abord, d’une mise entre parenthèses dans le titre, pour les « écrits (non bruts) ».

J’aimerais élargir un peu.

Il y aurait ‒ ne soyons pas frileux, c’est « Il y a » que je dois écrire ‒, il y a deux catégories de littérature (Je suis dans une période « Catégories » assurément [Voir ici] ) : celle que l’on écrit pour soi, qui a priori n’a pas vocation à être lue par les autres, à l’exception, le cas échéant (lorsqu’il s’agit d’une lettre par exemple), de une ou plusieurs personnes déterminées. Cette littérature, de ce fait, n’a pas vocation non plus, en principe, à être éditée.

Ce sont les écrits bruts, ça ? Ce seront peut-être vos « pages du matin », si chères à Julia Cameron, dans son livre Libérez votre créativité que vous trouverez cité partout ?

Et il y a celle que l’on écrit également pour soi (il faut l’espérer), et parfois rien que pour soi (peut-être faut-il l’espérer aussi), mais que l’on destine aux autres, au public des lecteurs précisément, indifférencié, dans l’idéal, avec le secret espoir qu’ils seront nombreux, et bien entendu, qu’ils vont aimer ! sinon vous aimer, du moins aimer ce que vous écrivez !

Ce sont les écrits dits « non bruts », ceux-ci ?

Mais j’aimerais élargir encore.

De Daniel Pennac, j’avais lu il y a une bonne vingtaine d’années La Petite marchande de prose, petit chef-d’oeuvre de drôlerie et de légèreté, le plus abouti, à mon sens, de tous les romans de la saga Malaussène, que de nombreux lecteurs/lectrices connaissent et que, tout comme moi je présume, ils/elles (2) ont dû dévorer et adorer.

Quelques années plus tard, je lus également son essai consacré à la lecture, intitulé Comme un roman. La lecture, ses bienfaits reconnus, inestimables, mais également les punitions que parfois certaines lectures nous infligent (et dire que l’actualité en regorge…).

Au delà des préjugés et des diktats bien-pensants, du genre : « Il faut, tu dois lire », « Si tu ne lis pas, c’est que t’es nul(le) (2) », etc., Daniel Pennac recense et analyse dans cet essai ce qu’il nomme avec aplomb « les droits imprescriptibles du lecteur ». Pour l’auteur, ces droits seraient au nombre de dix. Voici simplement les deux premiers, tels que Daniel Pennac les définit ; un : le droit de ne pas lire, et deux : celui de sauter des pages. Nous voilà soulagés, d’un coup !

Pourquoi ce long détour par Daniel Pennac et ses droits du lecteur ? Quel rapport entre son essai à lui, et le livre dont je vous parle aujourd’hui ?

Eh bien, ayant bien ri et presque pleuré en lisant/ ayant bien lu et beaucoup aimé « Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? », je décide soudain de pousser le bouchon. Je prétends qu’il convient d’ajouter un onzième droit à la fameuse liste de Daniel Pennac.

Onze : ce serait le droit, pour le lecteur ‒ y compris pour le lecteur qui ne lit rien ‒, de se mettre à… écrire à son tour !…

———-

(1) « écrits bruts (et non bruts) », faut-il le préciser, cela ne signifie pas la même chose que si le titre avait été « écrits bruts (ou non bruts) » ; la conjonction « et » relie, alors que le « ou » exclut.

(2) L’orthographe inclusive, vous en pensez quoi, vous ?

Publié par :Joël Bécam

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