Hannah ARENDT, Les origines du totalitarisme, Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard

Florilège

« Entre les hommes aux conceptions faciles et brillantes et les hommes aux actes brutaux qui ne sont que bestialité en action, il y a un abîme qu’aucune argumentation intellectuelle ne saurait combler », page 448

« C’est seulement là où de vastes masses sont superflues et là où il est possible de s’en dispenser sans aboutir à une dépopulation désastreuse, que le régime totalitaire, distinct d’un mouvement totalitaire, est tout à fait possible », page 618

« Ni le national-socialisme ni le bolchévisme ne proclamèrent jamais qu’ils avaient établi un nouveau genre de régime, ni ne déclarèrent que leurs objectifs étaient atteints avec la prise du pouvoir et le contrôle de l’appareil étatique. Leur idée de la domination ne pouvait être réalisée ni par un Etat, ni par un simple appareil de violence, mais seulement par un groupement animé d’un mouvement constant : à savoir, la domination permanente de chaque individu dans chaque sphère de la vie. La prise du pouvoir par la violence n’est jamais une fin en soi, mais seulement le moyen d’une fin et, dans n’importe quel pays, la prise du pouvoir n’est qu’une étape transitoire et bienvenue, mais jamais la fin du mouvement. L’objectif pratique du mouvement consiste à encadrer autant de gens que possible dans son organisation, et de les mettre et de les maintenir en mouvement ; quant à l’objectif politique qui constituerait la fin du mouvement, il n’existe tout simplement pas », page 637

  • En lien avec ce qui précède, Voir, sur France Culture, Reinhard Höhn, le général nazi devenu théoricien du management, 27/10/2020, Benjamin Martinez, ici : La double carrière de Reinhard Höhn débute à la fin des années 1920. Le mouvement nazi monte en puissance, et recrute une cohorte de jeunes universitaires. Parmi eux, se trouve Reinhard Höhn. Le jeune professeur en droit public intègre ainsi la SD, le service de renseignement de la SS. Johann Chapoutot : “Hitler lui-même qui disait qu’il était content de voir des échelons administratifs s’entretuer parce que de cette lutte entre des agences, des administrations, des directions allait émaner la solution la plus rapide et la plus radicale. Et ça a été théorisé par des gens comme Reinhard Höhn. C’est quelqu’un qui très rapidement estime que l’Etat n’a plus sa place dans le monde nouveau dont accouchent les nazis. Parce que l’Etat est inefficace, trop attaché à la norme, à la règle. Il faut au contraire remplacer cet État par des agences, donc lui il théorise ça, mais c’est ce que font les nazis dès 1933.” Cadre prometteur de la SD et protégé d’Himmler, Reinhard Höhn est nommé général SS en 1944. 

« Puisque la bourgeoisie prétendait être la garante des traditions occidentales et brouillait tous les problèmes moraux en faisant publiquement étalage de vertus que non seulement elle ne possédait pas dans la vie privée et celle des affaires, mais qu’en réalité elle méprisait, il parut révolutionnaire d’admettre la cruauté, le mépris des valeurs humaines et l’absence générale de moralité : cela détruisait au moins la duplicité sur laquelle reposait la société existante. Comme il était tentant de prendre des poses extrêmes dans l’hypocrisie clair-obscur d’une moralité réversible, de porter publiquement le masque de la cruauté quand tout le monde était d’évidence égoïste en faisant semblant d’être aimable, de faire étalage de méchancheté dans un monde, non de méchancheté, mais de mesquinerie ! », page 648

« Quelque dix ans plus tard, en France, une réaction pareillement ambiguë fut suscitée par Bagatelles pour un massacre, où Céline proposait de massacrer tous les juifs. André Gide se dit publiquement ravi dans les pages de la Nouvelle Revue française, non qu’il voulût tuer les juifs de France, mais parce qu’il appréciait l’aveu brutal d’un tel désir, ainsi que la contradiction fascinante entre la brutalité de Céline et la politesse hypocrite dont tous les milieux respectables enrobaient la question juive. Le désir de démasquer l’hypocrisie était irrésistible parmi l’élite : on peut en juger en voyant qu’un tel plaisir ne pouvait même pas être gâté par la persécution très réelle des Juifs par Hitler, laquelle battait déjà son plein au moment où Céline écrivait », page 650

« La persécution systématique de toutes les formes supérieures d’activité intellectuelle par les nouveaux dirigeants de masse a des raisons plus profondes que leur ressentiment naturel pour tout ce qu’ils ne peuvent comprendre. La domination totale ne tolère la libre initiative dans aucun domaine de l’existence ; elle ne tolère aucune activité qui ne soit pas entièrement prévisible. Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leur sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté », page 655

« La fiction la plus efficace de la propagande nazie fut l’invention d’une conspiration juive mondiale. Insister sur la propagande antisémite était un procédé courant des démagogues depuis la fin du XIX ème siècle, fréquent dans l’Allemagne et l’Autriche des années 20. Plus l’ensemble des partis et des organes de l’opinion publique évitaient de manière systématique de discuter la question juive, plus la populace devenait convaincue que les Juifs étaient les véritables représentants des puissances établies, et le problème juif le symbole de l’hypocrisie et de la malhonnêteté du système dans son ensemble.

Le contenu même de la propagande antisémite de l’après-guerre n’était ni un monopole nazi ni quelque chose de particulièrement neuf et original. Les mensonges concernant une conspiration juive mondiale étaient courants dans l’affaire Dreyfus et se fondaient sur les rapports internationaux d’interdépendance existant au sein d’un peuple juif dispersé à travers le monde entier. Les notions excessives sur le pouvoir mondial des Juifs sont encore plus anciennes ; on peut les faire remonter à la fin du XVIII éme siècle, lorsque était devenu visible le lien étroit entre la finance juive et les Etats-nations. La représentation du Juif comme incarnation du mal est généralement imputée à des vestiges et à des souvenirs superstitieux datant du Moyen Age ; en fait, elle est étroitement reliée au rôle plus récent et plus ambigu que les Juifs ont joué dans la société européenne depuis leur émancipation. Il est indéniable que, dans la période de l’après-guerre, les Juifs étaient devenus plus en vue que jamais auparavant », page 674

(à suivre : Voir ici)

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