Florilège (suite)

« Pour les mouvements totalitaires, l’important consiste, avant même qu’ils s’emparent du pouvoir, à donner l’impression que tous les éléments de la société sont représentés dans leurs rangs. (L’objectif ultime de la propagande nazie était d’organiser l’ensemble du peuple allemand en autant de sympathisants). Les nazis poussèrent ce petit jeu encore plus loin, créant une série de faux ministères modelés sur l’administration normale de l’Etat. (…) Cette technique de duplication, certainement sans valeur pour renverser directement le régime, s’avérait extrêmement fructueuse pour miner l’activité des institutions existantes, et pour cette « décomposition du statu quo » que les organisations totalitaires préfèrent toujours à une démonstration de force ouverte. », page 695

« Les nazis comprirent très tôt qu’il existait un lien étroit entre le militantisme total et la séparation totale d’avec la normalité ; les sections d’assaut n’étaient jamais affectées près de leur lieu de résidence, et les cadres en activité des SA, avant la prise du pouvoir, et des SS, sous le régime nazi, étaient si mobiles et si fréquemment permutés qu’il leur était absolument impossible de s’habituer à aucune autre partie du monde ordinaire et de s’y enraciner. Ils étaient organisés sur le modèle des gangs criminels et utilisés pour le meurtre organisé. », page 696

« A cet égard, la fonction des formations d’élite est exactement opposée à celle des organisations de façade : tandis que ces dernières prêtent au mouvement un air de respectabilité et inspirent confiance, les premières, en étendant la complicité, rendent chaque membre du parti conscient qu’il a quitté pour de bon le monde normal, qui met le meurtre hors la loi, et qu’on le tiendra responsable de tous les crimes commis par l’élite. Ceci se réalise même avant la prise du pouvoir, lorsque les dirigeants revendiquent systématiquement la responsabilité de tous les crimes et affirment sans aucune ambiguïté qu’ils sont commis pour le bien suprême du mouvement. », page 697

« Ce mélange de crédulité et de cynisme avait caractérisé la mentalité de la populace avant de devenir un phénomène quotidien chez les masses. Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai. », page 709

« Un mélange de crédulité et de cynisme prévaut à tous les échelons des mouvements totalitaires, et plus l’échelon est élevé, plus le cynisme l’emporte sur la crédulité. La conviction essentielle que partagent tous les échelons, du compagnon de route au leader, est que la politique est un jeu où l’on triche, et que le « premier commandement » du mouvement : « le Fürher a toujours raison », est aussi nécessaire pour les objectifs de la politique mondiale, c’est-à-dire de la tricherie à l’échelle mondiale, que les règles de la discipline militaire le sont pour les objectifs de la guerre », page 709

« Cela a été l’un des principaux handicaps du monde extérieur lorsqu’il a eu affaire aux systèmes totalitaires : comme il ignorait le système en question, il croyait, d’une part, que l’énormité même des mensonges totalitaires les dénoncerait et, d’autre part, qu’il serait possible de prendre le Chef au mot et de le forcer, sans considération de ses intentions premières, à tenir ce qu’il disait. Le système totalitaire, hélas, est à l’abri de conséquences si normales ; son ingéniosité consiste précisément à éliminer cette réalité qui soit démasque le meneur, soit le force à mettre son mensonge en pratique », page 712

« Si les membres ne croient pas aux déclarations destinées à la consommation publique, ils croient avec d’autant plus de ferveur aux clichés classiques de l’explication idéologique, aux clés de l’histoire passée et future, que les mouvements totalitaires ont empruntés aux idéologies du XIX ème siècle, et transforés, par leur organisation, en réalité agissante. De toute manière, ces éléments idéologiques auxquels les masses en étaient venues à croire, quoique de façon plutôt vague et abstraite, furent transformés en mensonges objectifs d’une portée universelle (la domination du monde par les Juifs, au lieu d’une théorie générale des races ; la conspiration de Wall Street, au lieu d’une théorie générale des classes), et intégrés dans un plan général d’action où seul les « moribonds » – classes moribondes des pays capitalistes ou nations décadentes – sont censés barrer la route du mouvement. Contrairement aux mensonges tactiques des mouvements, qui changent littéralement de jour en jour, ces mensonges idéologiques sont censés être crus comme des vérités sacrées et intangibles. Ils sont assortis d’un système soigneusement élaboré de preuves « scientifiques » qui n’ont pas besoin d’être convaincantes pour ceux qui sont complètement « non-initiés », mais qui répondent encore à une certaine soif de vulgarisation en « démontrant » l’infériorité des Juifs ou la misère des gens qui vivent sous un système capitaliste. », page 712

« La qualité négative qui prédomine chez l’élite totalitaire, c’est qu’elle ne se prend jamais à penser au monde tel qu’il est réellement, et ne confronte jamais les mensonges à la réalité. Parallèlement, la vertu qu’elle cultive par-dessus tout est la loyauté au Chef qui, tel un talisman, assure la victoire finale du mensonge et de la fiction sur la vérité et la réalité », page 713

« Le fondement de la structure n’est pas la véracité des paroles du Chef, mais l’infaillibilité de ses actes. Sans celle-ci, et dans l’échauffement d’une discussion qui sous-entend la faillibilité, tout l’univers fictif du totalitarisme s’effondre, immédiatement écrasé par l’objectivité du monde réel, que seul pouvait esquiver le mouvement dirigé par la main infaillible du Chef », page 716

« Cependant, la loyauté de ceux qui ne croient ni aux clichés idéologiques, ni à l’infaillibilité du Chef, a aussi des raisons plus profondes, d’ordre non technique. Ce qui lie ces hommes est une croyance ferme et sincère à la toute-puissance humaine. Leur cynisme moral, leur croyance que tout est permis, repose sur la conviction solide que tout est possible. Il est vrai que ces hommes, peu nombreux, ne se laissent pas facilement prendre à leurs propres mensonges et qu’ils ne croient pas nécessairement au racisme ou à l’économie, à la conspiration des Juifs ou à celle de Wall Street. Pourtant, eux aussi sont dupes, dupes de leur suffisance, de leur idée impudente qu’on peut tout faire et de leur conviction méprisante que tout ce qui existe n’est qu’un obstacle provisoire que détruira certainement l’organisation supérieure. Assurés que le pouvoir de l’organisation peut détruire le pouvoir de la réalité, (…) ils sous-estiment constamment le pouvoir substantiel des communautés stables et surestiment la force d’attraction du mouvement. Puisque en outre ils ne croient pas réellement à l’existence d’une objective d’une conspiration mondiale dirigée contre eux, mais s’en servent uniquement comme d’un moyen pour s’organiser, ils ne parviennent pas à comprendre que leur propre conspiration peut, finalement, inciter le monde entier à s’unir contre eux. », page 716

(à suivre)

Publié par :Joël Bécam

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