« LeBron James gagne des dizaines de millions de dollars en jouant au basket (…) ; il possède des dons athlétiques prodigieux, mais il a aussi la chance de vivre dans une société qui les valorise et les récompense (…) plutôt qu’à Florence pendant la Renaissance, où l’on recherchait les peintres de fresques plutôt que les joueurs de basket »
Michael Sandel, La tyrannie du mérite, page 195

 

En lisant, un peu par désœuvrement je dois l’avouer, ce petit livre (120 pages) de Henry David Thoreau : « Je vivais seul dans les bois », qui reprend en fait tout le premier chapitre de Walden ou la vie dans les bois du même auteur, j’ai éprouvé souvent cette étrange, cette trouble impression, ‒ et bien entendu cette fausse impression : ce serait donc lui, Henry David Thoreau, le premier coupable, et le père à lui tout seul de l’individualisme et du volontarisme américain. A lui tout seul, et avec quelle véhémence, quel enthousiasme et quelle conviction ! il exprime la voix de l’Amérique tout entière, une Amérique triomphante, une et indivisible ! Quand bien même vous ne l’auriez encore jamais lu…

Je suis certes de mauvaise foi. Mais ce volontarisme, qui met en avant l’initiative et le mérite individuels, l’effort personnel, on en trouve déjà la trace, en effet, chez David Henry Thoreau. « Ce qu’un homme pense de lui, c’est ce qui règle, ou plutôt indique son destin » nous dit-il. J’ignore de quel ouvrage de Henry David Thoreau précisément cette citation est extraite. Mais Pascale Bouhénic la mentionne dans l’un des poèmes de son recueil Boxing parade, dont je vous recommande fortement la lecture (Voir ici l’article que je consacre à ce recueil).

Cette « philosophie » de vie qui laisse entendre que, au fond, l’homme n’obtiendrait jamais que ce qu’il mérite, une juste rétribution de son travail et de son talent, et qu’il n’a donc pas à se plaindre de son sort, commence aujourd’hui à être sérieusement remise en cause, au moins par une partie de nos élites intellectuelles et savantes. Je vous renvoie sur ce point à l’ouvrage de Michael Sandel, La tyrannie du mérite, paru en avril 2021 aux éditions Albin Michel (Voir ici). Ophélie Desmons en fait une utile et intéressante recension dans La Vie des idées (Voir ici), sous le titre « L’arbitraire des chances ».

Thoreau est né en 1817 dans le Massachussets, il meurt de tuberculose en 1862. Il est le fils d’un marchand de crayons et le petit-fils d’un corsaire normand. Engagé dans sa ville natale de Concord comme maître d’école, il est renvoyé au bout d’une semaine pour avoir refusé d’appliquer des châtiments corporels. Dès 1849, dans un texte intitulé La désobéissance civile, il se déclare hostile au Gouvernement américain qui accepte l’esclavage (pages 7 et 8).

En 1845, en quête de solitude pour écrire, Thoreau s’installe dans une cabane en pin, qu’il construit lui-même, au bord du lac de Walden. Walden ou la vie dans les bois paraîtra en 1854. Publié pour la première fois en 1921, dans une traduction française de Louis Fabulet, le livre est disponible dans la collection L’imaginaire, n° 239, des éditions Gallimard.

Je m’interroge, toutefois :

Qu’est-ce qui est, dans cette philosophie de vie, le fruit véritable de la réflexion qu’il a menée directement lors de son séjour au bord du lac de Walden, sur la seule base de cette courte expérience de vie solitaire, sobre et frugale ?

Et, au sein de cette réflexion,

Quelle est la part imputable aux solides études, et aux lectures, n’en doutons pas, qu’il a faites au préalable à Harvard, qui auraient pu l’amener probablement aux mêmes conclusions, indépendamment de tout séjour au bord du lac de Walden ? !

Ou, pour le dire autrement, en des termes plus actuels, et sans vouloir faire injure à l’auteur : quelle est la part de la pure réflexion philosophique, et celle de l’entreprise de communication !

Dans ce petit livre, en effet, le verbe est haut et imagé. Le discours est brillant, convaincant, et il vous convaincra peut-être. Il est animé de belles, et aussi malheureusement de tristes certitudes ; il prend souvent des allures de prêche. Et, par-dessus tout, ‒ il emprunte souvent, mais sans le dire, à beaucoup de philosophies qui l’ont précédé. À l’aube du capitalisme, Thoreau, à contre-courant, y chante déjà les mérites de la vie simple et du retour à la nature.

Au sein de ce récit de faits anecdotiques et drolatiques, qui frise parfois la logorrhée, quelques formules frappantes émergent néanmoins. Je les rassemble dans le Florilège qui suit. Vous en ferez peut-être votre miel. Mais peut-être vous apparaîtront-elles, au contraire, comme des redites superflues, des vérités de l’instant « t », celui de votre lecture, qui ne vous sont finalement d’aucun profit ?

Pour ma part, à peine les ai-je lues que je les oublie ; et soudain, j’ai envie de lire ou relire Marc Aurèle, Épicure, Parménide, Épictète et son manuel, et pourquoi pas aussi Clément Rosset (Voir ici, Clément Rosset, L’école du réel) !

Laughing Out Loud.

Florilège

« Mais les hommes se trompent. Le meilleur de l’homme ne tarde pas à passer dans le sol en qualité d’engrais », page 12

« L’existence que mènent généralement les hommes en est une de tranquille désespoir. Ce que l’on appelle résignation n’est autre chose que du désespoir confirmé », page 17

« Il n’est jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés. Nulle façon de penser ou d’agir, si ancienne soit-elle, ne saurait être acceptée sans preuve », page 17

« L’âge n’est pas mieux qualifié, à peine l’est-il autant, pour donner des leçons, que la jeunesse, car il n’a pas profité autant qu’il a perdu », page 18

« La nature et la vie humaine sont aussi variées que nos divers tempéraments. Qui dira l’aspect sous lequel la vie se présente à autrui ? Pourrait-il se produire miracle plus grand que pour nous de regarder un instant par les yeux les uns des autres ? », page 20

« Ce qu’il faut aux hommes, ce n’est pas quelque chose avec quoi faire, mais quelque chose à faire, ou plutôt quelque chose à être », page 39

« Le luxe d’une classe se voit contrebalancé par l’indigence d’une autre », page 55

« La simplicité et la nudité mêmes de la vie de l’homme aux âges primitifs impliquent au moins cet avantage, qu’elles le laissaient n’être qu’un passant dans la nature », page 59

« Un seul acte de bon sens devrait être plus mémorable qu’un monument plus haut que la lune », page 89

« Plus sensé le cordon de pierre qui borne le champ d’un honnête homme qu’une Thèbes aux cent portes qui s’est écartée davantage du vrai but de la vie », page 89

« Pour les Pyramides, ce qu’elles offrent surtout d’étonnant, c’est qu’on ait pu trouver tant d’hommes assez avilis pour passer leur vie à la construction d’une tombe destinée à quelque imbécile ambitieux, qu’il eût été plus sage de plus sage de noyer dans le Nil pour ensuite livrer son corps aux chiens », page 89

« mon plus grand talent a été de me contenter de peu », page 106

 

Publié par :Joël Bécam

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