Jack LONDON, John Barleycorn, Le cabaret de la dernière chance, récit, Libretto, 38, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Louis Postif, Préface de Jeanne Campbell Reesman

«  ‒ Je m’appelle John N… et je suis un alcoolique.
Je m’appelle Mary S… et je suis une alcoolique.
Cette phrase rituelle, dite publiquement, à visage découvert, résonne à New York tous les jours de l’année et dans cinquante réunions différentes.
N’importe qui peut entrer, écouter. »
Joseph KESSEL, Avec les Alcooliques Anonymes, Gallimard, 1960, folio n° 5650, page 21

De tout temps, dans la langue populaire américaine, « John Barleycorn » symbolise et personnifie l’alcool. « John Barleycorn », littéralement « maïs d’orge » ou « grain d’orge », est à l’origine « une chanson folklorique anglaise et écossaise ». Le récit de Jack London, intitulé John Barleycorn, tirerait son titre de cette chanson (Voir ici).

Dans l’oeuvre de Jack London, John Barleycorn constitue un texte à part. Ecrit en 1912, publié en 1913, c’est l’un des derniers textes qu’il aura encore le temps d’achever. Toute sa vie, en effet, Jack London a bu et abusé de l’alcool. À l’âge de cinq ans, alors qu’on lui demande d’apporter à son père un seau de bière, il enfouit sa figure dans le seau, aspire la mousse et lape le liquide qui se trouve en dessous ! (page 30).

Jack London mourra à quarante ans, d’une crise d’urémie, quatre ans après avoir écrit ce plaidoyer à la fois candide et indigné en faveur de la prohibition de l’alcool.

« Nous nous sommes appliqués, et nous avons parfaitement réussi, à ne pas laisser traîner de l’arsenic et de la strychnine à portée de nos enfants. Traitez John Barleycorn de la même façon. Arrêtez-le. », page 250.

A la surprise de sa femme, Charmian ‒ Ils vivent tous les deux en Californie dans un ranch qu’il a pu s’offrir grâce au succès de ses livres ‒ , lors d’une révision de la Constitution de l’Etat de Californie, il va choisir de voter, exceptionnellement, contre des convictions pourtant bien ancrées : il va voter pour le suffrage des femmes, car, dit-il : « Ce sont les épouses, les mères, et elles seulement, qui cloueront le cercueil de John Barleycorn. » (page 22).

Il ajoute : « Les femmes, elles, savent bien de quoi il retourne ; elles sont payées pour cela : épouses, sœurs et mères. Et le jour où elles voteront, ce sera en faveur de la prohibition. Ainsi la génération à venir n’en souffrira nullement ; n’ayant pas accès à l’alcool, et n’y étant pas prédisposée, elle n’en ressentira pas la privation. », page 25.

Nous connaissons la suite… Les voeux de Jack London seront entendus, mais guère exaucés, c’est le moins que l’on puisse dire ! La prohibition, en effet, instaurée aux Etats-Unis à partir de 1920, profitant surtout au crime organisé, sera abandonnée en 1933.

Quant aux femmes, non seulement elles n’auront pas cloué le cercueil de John Barleycorn, mais, au fil du temps, au gré des changements sociaux et culturels, elles deviendront elles-mêmes des victimes de l’alcoolisme, au même titre que les hommes…

Dans les médias, le sujet de l’alcoolisme des femmes, son tabou persistant, ses dangers propres, liés entre autres à la grossesse, est aujourd’hui régulièrement abordé. En dernier lieu, je vous recommande fortement l’écoute des quatre épisodes de LSD, La Série Documentaire, sur France Culture, « Je suis le genre de femme qui boit », ici. Avec, parmi d’autres témoignages tout aussi intéressants, ceux de Marguerite Duras et de Virginie Despentes.

Roman autobiographique ? Roman « de la déchéance » si du moins pareille notion avait été inventée, ou encore manifeste, mémoires, confessions ? s’interroge Jeanne Campbell Reesman dans sa Préface à John Barleycorn (page 9).

Pour ma part, je dirais simplement : « Récit de vie ». En effet, quand bien même ce récit est signé Jack London, romancier célèbre, écrivain talentueux n’en doutons pas, ce n’est pas de la vie de Jack London dont il est ici question, ‒ mais de celle de John Griffith Channey, véritable identité de Jack London…

A notre époque, lorsqu’une personne se penche sur sa vie, la raconte, s’efforce de la comprendre et de lui trouver un sens, et parfois de justifier aux yeux d’autrui certains de ses comportements et de ses choix, on parle volontiers en effet de « récit de vie ». Lorsque cette personne n’a guère confiance dans sa propre capacité d’écrire, ou qu’elle n’a pas cette capacité ‒, elle peut se contenter dans ce cas d’un récit oral, un autre écrivant alors à sa place.

Or, c’est justement cette étrange, et presque « désagréable » impression que j’ai éprouvé à la lecture de John Barleycorn… Ce n’était plus l’écrivain talentueux, le romancier célèbre Jack London qui me parlait, dont la prose m’avait naguère enchanté, comme dans Martin Eden par exemple, son roman le plus abouti (Voir ici). Jack London avait cédé la place à John Griffith Channey, et c’était un peu comme si John Griffith Channey avait demandé à un double, nommé Jack London, de bien vouloir lui écrire sa propre vie !… Au plus près, sans la moindre fioriture romanesque.

John Griffith Channey aura donc eu le courage de se mettre à nu. S’il est un écrivain qui nous aura « donné son butin », pour reprendre l’expression de Jérôme David Salinger (Voir ici), à propos de Flaubert, dont il préférait de loin la correspondance à l’oeuvre romanesque proprement dite, c’est bien lui.

Cet homme nous déclare qu’il n’aime pas et n’a jamais aimé l’alcool ; tout au long des pages, il le répète. Peut-être a-t-il honte ? Peut-être se sent-il coupable ? Peut-être s’imagine-t-il aussi que nous avons de la peine à le croire, voire qu’il nous ment ? Et c’est encore cet homme, qui, dans un récit vibrant, au comble du déni et du désespoir, tantôt s’avoue alcoolique, tantôt se récrie que, certainement, il ne l’est pas…

Florilège

« L’intensité et la durée sont des ennemis aussi vieux que le feu et l’eau. Ils s’entre-détruisent et ne peuvent coexister. », page 57

« Le fait est que toute la chimie de mon corps sain et normal m’éloignait de l’alcool, qui ne convenait pas à mon organisme. Malgré cela, l’occasion devait me ramener vers John Barleycorn, m’y ramener sans cesse, jusqu’à ce qu’après de longues années l’heure vint où je le chercherais dans tous les lieux fréquentés par les hommes – je le chercherais et le saluerais joyeusement, comme un bienfaiteur et un ami, en même temps que je le détesterais et le haïrais de toute mon âme. », page 60

« Partout où les hommes menaient une existence libre et large, ils buvaient. Le romanesque et l’aventure semblaient toujours descendre la rue bras dessus, bras dessous avec John Barleycorn. », page 71

« Voilà comment un nouveau trait de John Barleycorn me fut révélé. Il proscrit toute moralité : une mauvaise action, impossible à jeun, devient la chose la plus facile du monde dès qu’on a un verre dans le nez ; elle paraît, en réalité, la seule chose faisable, car l’interdiction de John Barleycorn se dresse comme un mur entre nos désirs immédiats et la morale depuis longtemps apprise. », page 82

« La vie et l’alcool ne faisaient qu’un. Les cabarets sont les clubs des pauvres », page 84

« Ainsi procèdent les fidèles de John Barleycorn. Quand la fortune leur sourit, ils boivent. Si elle les boude, ils boivent dans l’espoir d’un de ses retours. Est-elle adverse ? Ils boivent pour l’oublier. Ils boivent dès qu’ils rencontrent un ami, de même s’ils se querellent avec lui ou perdent son affection. Sont-ils heureux en amour, ils désirent boire pour augmenter leur bonheur. Trahis par leur belle, ils boiront encore pour noyer leur chagrin. (…) Dégrisés, ils veulent boire ; ivres, ils n’en ont jamais assez. », page 91

« Bien des hommes, tous les médecins le savent, sont morts pour avoir absorbé rapidement deux pintes de whisky ou davantage. », page 116

« Toutes les défenses et tous les sermons du monde n’éloigneront pas de John Barleycorn les hommes et les jeunes gens tant qu’il sera partout accessible et considéré comme synonyme de virilité, d’audace et d’héroïsme. », page 128

« Manifestation nouvelle, totalement différente, du pouvoir exercé par John Barleycorn. J’éprouvais pour l’alcool non pas un besoin corporel, mais un désir cérébral. Mon esprit, surmené et fêlé, cherchait de l’oubli. », page 167

« Voilà bien ce qui se passe. John Barleycorn lance son appel aux faibles et aux vaincus, démoralisés par l’ennui et l’épuisement. Pour tous, il représente le seul moyen d’en sortir. Mais c’est une duperie continuelle. Il offre une force factice au corps, une fausse élévation de l’esprit, en dénaturant les choses qu’il montre sous un jour considérablement embelli. », page 177

« Quand j’étais seul, je n’y touchais pas, mais je ne tardai pas à m’apercevoir que chaque matin, après mon travail, je souhaitais l’arrivée d’un ami, afin de pouvoir déguster un cocktail avec lui. », page 205

« Je suis parfois tenté de croire que je me suis mis à boire pour de bon parce que j’étais véritablement très heureux. », page 205

« Je me trouvais si bien qu’en moi s’éleva, je ne sais comment, l’insatiable envie d’un mieux-être. J’appréciais mon bonheur à un tel point que je désirais le décupler encore. Et j’en connaissais le moyen, je l’avais appris dans mes innombrables contacts avec John Barleycorn. », page 206

« Un matin que nous n’avions pas d’invités à la maison – je venais de terminer ma tâche quotidienne -, je m’offris un cocktail solitaire. A partir de ce jour, je ne manquai plus de prendre un verre avant le repas. Je tombais en plein dans le traquenard de John Barleycorn, car je me mettais à boire régulièrement, à boire tout seul, à boire non plus par esprit d’hospitalité ni par goût pour telle ou telle boisson, mais pour l’effet même de la griserie. », page 207

« Cependant, l’organisme humain s’accoutume vite à un stimulant toujours le même ; je m’aperçus bientôt qu’un seul cocktail ne produisait plus le coup de fouet attendu. Je n’en ressentais ni ardeur ni gaieté. Il m’en fallait trois pour arriver à cet état que je recherchais à présent. Je voulais obtenir cet effet. », page 209

« La vigueur transmise par John Barleycorn n’est pas du tout imaginaire. Elle existe réellement. Seulement elle est puisée aux sources mêmes de la vie et, en fin de compte, il faut la payer et avec usure. Mais allez demander à un pauvre bougre mourant de fatigue de prévoir les choses si loin ! Il accepte ce prétendu miracle comme argent comptant. Combien d’hommes d’affaires et de professions libérales, terrassés par le surmenage, ont suivi, comme de simples manœuvres, la route meurtrière de John Barleycorn, parce qu’ils n’ont pas compris cette vérité. », page 222

« Pas un seul moment, en dehors des heures de sommeil, où je ne voulusse boire ! », page 226

« Non, c’est une affaire décidée. Je continuerai à boire quand j’en trouverai l’occasion. », page 255

Publié par :Joël Bécam

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