« je reviens habiter la maison d’argile où j’ai vécu si longtemps. Rien n’a changé, sinon mon absence. J’ignore encore à ce jour s’il sera possible de repartir. »

« Quelles sont les traces que nous souhaitons laisser ? Comment faire le pont avec le monde d’avant alors que nous pouvions encore nous serrer dans les bras, marcher ensemble et nous aimer. »

Danielle Dussault habite à Sherbrooke. Elle a fait paraître plusieurs ouvrages de fiction, dont L’alcool froid (prix Alfred-Desrochers 1994 et prix littéraire Desjardins de la nouvelle 1995), ainsi que Anderson’s Inn (prix de la Ville de Thetford 2017). Elle publiera sous peu un carnet d’écrivain, et s’intéresse à l’enregistrement de capsules audio pour le web, lesquelles témoignent de son empreinte narrative. Les Ponts de Prague est son quinzième ouvrage ; plusieurs extraits ont déjà été traduits et publiés en tchèque.

Lévesque Editeur, Voir ici.

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C’est bizarre comme les choses arrivent… (1). Je venais de terminer la lecture du livre de Mario Levrero, Le roman lumineux. Laquelle m’avait plongé dans un bain de sentiments contradictoires, subtil mélange d’enthousiasme, d’ennui, de déprime, d’admiration et de perplexité.

Je m’apprêtais à vous rendre compte de cette lecture (je le ferai d’ailleurs un peu plus tard), lorsqu’un court et chaleureux message d’un éditeur québecquois atterrit dans ma boîte par-delà les mers… :

« Bonjour, Lévesque éditeur a le plaisir de vous présenter le nouveau livre de Danielle Dussault, intitulé Les Ponts de Prague ».

Le message était accompagné, en pièce jointe, du pdf du livre lui-même. L’éditeur se proposait aimablement de m’en remettre une version imprimée si je lui en faisais la demande.

Je suis sensible à tous les égards, lorsqu’ils sont sincères, je fus sensible à celui-là. Danielle Dussault est une amie. Il y a un an, pratiquement jour pour jour, dans le cadre de la Nuit des Idées 2021, nous avions participé ensemble à une lecture publique. Je la remercie, ainsi que son éditeur, de m’avoir fait cadeau de son livre.

Les Ponts de Prague est un recueil de nouvelles que l’auteure a écrites à l’occasion d’une résidence d’écriture en Europe de l’Est. Processus d’écriture un peu particulier, sinon stressant pour celui ou celle qui se doit d’écrire ; sous peine de ne pas honorer le contrat qui le lie à ses hôtes, et plus encore, de les décevoir. J’y vois volontiers pour ma part une forme de littérature à contrainte (non oulipienne !), sinon de torture, des plus efficaces et des plus raffinées !

À ma décharge, emportée par sa forme, je lus trop vite la première nouvelle, intitulée Femme fatale de Ladislav Mňačko : images éparses. Et je fus donc un peu décontenancé par cette kyrielle de phrases courtes, que j’estimais un peu sèche, et dont sur le moment je fus incapable d’apprécier la réelle profondeur et l’éclat.

J’eus dès lors, je l’avoue, cette inquiétude : si cette lecture allait me laisser indifférent ? si elle devait me lasser, me déplaire, me rebuter ? Incapable de mentir, je devrais alors me contenter d’un simple mot de remerciement, rédigé sobrement, écrit sur un ton neutre, adressé, par-delà les mers, à une amie qui ne serait dupe de rien…

Mais cette première impression, trompeuse, cette inquiétude légitime furent aussitôt dissipées lorsque je lus les autres nouvelles.

Je me suis retrouvé sur un terrain qui m’est cher et où je me sens à l’aise : parler d’un livre que j’ai lu et aimé ; partager un plaisir de lecture ; me faire passeur d’admiration. (J’ai une idée toute simple de la critique : passeur d’admiration avant tout, en effet ; ne parler que des livres et des écrivains que j’aime ; ne pas éreinter, ou avec précaution, parcimonie, et en de rares occasions. Voir ici, La recette de l’essence de café, de Marcel Proust).

Les Ponts de Prague, ce sont vingt-neuf nouvelles, vingt-neuf histoires courtes, la plus longue en effet ne dépasse pas sept pages. Tout un ensemble d’instantanés sensibles, de situations déterminées ou imprévisibles, au climat bien différent d’une fois sur l’autre. Qui se développent lors de trajets prévus, de flaneries improvisées, ou d’événements protocolaires. Dans des lieux précis, que l’on ne saurait ici qualifier de touristiques, quand bien même, dans un guide de voyages, ils sont définis comme tels.

Un vécu paradoxal, engendrant, chez la narratrice, tout un registre d’émotions ; et qui suscitent toujours sa réflexion, la conduisent à un retour sur soi, ou l’amènent à revisiter un passé douloureux ou à s’échapper dans le rêve…

Le quotidien, l’anecdotique, voire le trivial, dans ces nouvelles, cotoient le rêve, le fantastique, le tragique. Il y a aussi la tristesse, et le désarroi ; ainsi que les tourments, l’ironie, la tendresse et la bonne humeur ! Et si l’angoisse rôde parfois, l’humour, le comique même, surgissent lorsque l’on ne s’y attend pas, ou plus !

On marche dans les rues de Prague, aux côtés de la narratrice, double transcendé de l’auteure : « chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre »…, en tout point semblable à cette femme inconnue, dans le poème de Paul Verlaine Mon rêve familier

Éprise d’harmonie, ayant le goût de la diversité des formes, et peut-être qui sait, de la dissimulation ‒ de celles qui tiennent le lecteur en haleine et sa curiosité en éveil ‒, l’auteure s’évertue à manier, tout au long de ces nouvelles, chaque fois avec le même aplomb et une égale réussite, tantôt le « Je » ; tantôt le « Vous » ; ou bien le « On » :

En voici quelques exemples :

‒ « Je » ; « Très tôt dans ma vie il y eut ce terrible malentendu. Je voulais chanter. Au lieu, je me suis mise à écrire », page 22.

‒ « Vous » ; « Vous sortez vos livres. (…) Vous reprenez votre sac », page 49

‒ « On »… « On avance avec un léger frisson au coeur », page 13.

Il arrive de surcroît que, parlant d’elle-même à la troisième personne, la narratrice dise « Elle » ; « Elle éprouva soudain un sentiment de liberté qu’elle avait longtemps étouffé », page 27.

Ou bien encore, à de multiples reprises également, qu’elle se dise « tu » : « Ce type monopolise ton temps alors que tu es résolue à le perdre », page 81.

Je pourrais bien entendu évoquer bien d’autres aspects du style de ces textes ; mais cela risquerait d’être fastidieux. Un mot tout de même, relatif à certaines tournures de phrase, propres au français du Québec, celui de Danielle Dussault. Pour un français de France ‒ lequel est toujours un peu malotru, n’est-ce pas ?! ‒, ces tournures, de prime abord, peuvent paraître incorrectes. Or, il se trouve que, bien éloignées de tout mauvais folklore, elles participent au contraire de l’originalité et de la saveur de cette langue, et contribuent à forger son identité propre, dont l’auteure fait son miel.

Deux exemples parmi d’autres : le verbe « objecter », que l’auteure conjugue à la forme pronominale, ce qui nous donne « s’objecter », lequel viendrait, c’est un comble, de l’anglais ! un autre verbe encore, le verbe « ascensionner », venu de France celui-là semble-t-il, mais qui n’est plus guère employé chez nous, en France. Vous en détecterez certainement bien d’autres, que vous aurez plaisir à pointer vous aussi, mes chers compatriotes petits français de France, en lisant ces nouvelles !

Au cœur de ces vingt-neuf nouvelles, on retrouve la vie quotidienne de l’auteure en résidence d’écriture à Prague ; ses joies, ses difficultés, ses obligations ; c’est leur socle commun. En ce sens, le contrat est honoré, l’institution récompensée, et je l’espère, comblée. A la faveur de sa lecture, le lecteur assiste à cette vie, et d’une certaine manière y participe à son tour. N’était la dimension de rêve et de fiction que, par le biais de sa narratrice, Danielle Dussault introduit habilement dans chacune de ces nouvelles, nous sommes proches de la forme du journal ou des carnets, qu’elle a dû vraisemblablement tenir et rédiger durant sa résidence. L’une des forces de ce livre, le principe même de sa beauté, est d’avoir désiré et su aller au-delà de cette forme initiale. Laquelle, est-il besoin de le préciser, se situait déjà à n’en pas douter aux antipodes d’une quelconque carte postale touristique. Rien de mièvre ici, ni de convenu, encore moins de mercantile. Nous sommes en littérature, indiscutablement.

La langue de Danielle Dussault est simple, actuelle, maîtrisée, et poétique. Elle possède un univers singulier ; un style, une vision du monde qui lui sont propres. Ils transparaissent dans ces nouvelles. Jamais l’auteure ne se laisse envahir, dépasser, encore moins écraser par l’ombre, que l’on aimerait tutélaire, du grand aîné Franz Kafka, écrivain tchèque de langue allemande né à Prague. Avec humilité, humour, et beaucoup de finesse, elle évoque néanmoins cette grande figure plusieurs fois à mots couverts, et, de façon plus transparente, dans la nouvelle intitulée Un kangourou à Prague ou l’apparition de K.

J’observe que les écrivains qui vous donnent l’envie de découvrir une ville en empruntant leurs pas, finalement, sont plutôt rares. Je ne suis jamais encore allé à Prague. Danielle Dussault me donne cette envie.


(1) Vous aurez probablement reconnu le message d’accroche de l’émission Les Pieds sur terre, sur France Culture !…

Florilège

« Partout dans les médias, on répète un slogan : « Vis ta différence ! ». Tu voudrais croire à cette imprécation. Mais il faut regarder longtemps au-delà de l’horizon pour atteindre cette réalité »
Foule sans visage, page 48

« L’homme qui accompagne votre groupe parle à voix basse. Il dit que vous pouvez visiter l’appartement… Cet appartement, vous savez… Il ne termine pas sa phrase. Une des femmes se tourne vers vous. Il fait référence à l’appartement où vivait l’homme * qui a sauté par la fenêtre. C’était au début du régime soviétique. Tout le monde garde le silence. Sauf vous. »
Quelque part sur les pavés, page 49

* Jan Masaryk, démocrate convaincu, il participe au gouvernement d’union nationale après la Seconde Guerre mondiale. Peu de temps après le coup de Prague et la prise du pouvoir par les communistes, il est retrouvé mort à Prague sous les fenêtres du ministère des Affaires étrangères en mars 1948. La suite ici.

« Ce type monopolise ton temps alors que tu es résolue à le perdre »
La femme matérielle, page 61

« Il est beau, le silence de soi rencontré au hasard d’une rue, d’un champ ou d’un rayon de bibliothèque »,
Les passants, page 64 

« Vous songez alors à ces milliers de petites notes que vous avez prises vous-même, au détour d’un livre ou d’un film en vous disant qu’il était impérieux de vous rappeler. Vous savez à présent qu’il s’agissait de prétextes pour vous souvenir de votre propre vie »,
Mots épars, page 70

« Pour être écrivain, autrice ou auteure la règle reste implicite : il faut apprendre à s’exposer. Combien de fois me l’a-t-on répété ? Personne ne passe à côté. Le texte devient alors cette chose accessoire qui concourt à faire boule de neige quand l’image correspond à quelque fantasme récurrent dans le cœur du lecteur. Vous ne pouvez pas avoir l’air de rien quand vous êtes écrivain. C’est indécent d’être anonyme. Vous devez posséder ce petit quelque chose de particulier et le cultiver. »
La femme de l’autre rive, page 74

« Même quand on leur dit qu’il n’y a pas de différence entre eux et les gens qui croupissent dans les prisons, ceux qui attendent que le jour se lève ou se couche, ils ne font ni oui ni non. Même quand on lit, même quand on écrit, même quand on parle, ils se taisent, font mine de n’avoir rien à dire, soupirent. Alors à cet instant même on sait que c’est peine perdue. On cesse de parler, on laisse planer le silence. Un long vide. Jusqu’à ce que l’un d’eux ressorte son téléphone intelligent.
Un soupçon d’instantané, page 119

Publié par :Joël Bécam

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