« Il semblerait que certains livres doivent être lus dans la jeunesse, et ne jamais être relus ensuite. Plus tard dans la vie, ils ne nous font plus l’effet secrètement escompté par l’auteur. ».

Cette phrase je l’ai écrite en février 2008, à propos du Mythe de Sisyphe, cet essai philosophique qu’écrivit Albert Camus vers l’âge de trente ans. Elle est extraite de l’un des premiers billets figurant sur ce blog (Voir ici). En février prochain ‒ oh là là mais quel bonheur, quelle merveille, et quelle angoisse ! ‒, cela fera quinze ans de cela, tout de même !… 

J’hésite à l’appliquer au roman que Boris Vian publia en 1946, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan : J’irai cracher sur vos tombes. Vian avait alors 26 ans, il ne lui restait que treize ans à vivre.

Soudain l’été dernier, dans un train qui me menait de Paris à Chambéry, je l’ai lu d’une traite ; comme il fut écrit. En effet, il ne fallut que quinze jours à Boris Vian pour nous torcher ce bijou de roman noir, à l’américaine.

Le dernier quart du livre en porte d’ailleurs le stigmate. Son écriture en est moins maîtrisée, le rythme se précipite, et l’histoire perd un peu en crédibilité. Qu’importe : que ne pardonnerait-on pas à Boris Vian, ce touche-à-tout génial !

Et si jamais, sous le prétexte fallacieux qu’il s’agit en somme d’un classique contemporain, vous pensez ‒ comme j’ai pu le faire avant de l’avoir lu ‒ que ce J’irai cracher sur vos tombes a perdu son parfum de soufre, qu’il ne dérange plus personne, qu’il ne mange pas d’pain, qu’il n’est que vieilles lunes, et que probablement Vian serait à classer désormais dans la catégorie auteur terriblement has been, vaguement old style mais parfaitement dépassé, poussiéreux, ringard et désolant, et peut-être même chelou, – mais alors comme vous vous trompez ! Vous vous fourrez le doigt dans l’oeil jusqu’au string !

…/…

Relisant certains passages, je me demande quelle serait la réception du roman, s’il paraissait aujourd’hui, à l’ère de Mee Too et de la cancel culture ?

Je me demande si Philip Roth, l’auteur de La tache, avait lu auparavant J’irai cracher sur vos tombes ?

Je me demande si vous vous demandez pourquoi je me demande si Philip Roth, l’auteur de La tache, avait lu auparavant J’irai cracher sur vos tombes ?

Je me demande, moi, si longtemps après ma mort, j’irai cracher sur vos tombes, ou plutôt non, je me demande moi si longtemps après ma mort J’irai cracher sur vos tombes, sera lu, encore ? et encore ? et par qui ? et sur quel support ?

Je me demande (1), après tout, qu’est-ce que le talent et le génie peut-être, sinon aussi un mélange de candeur et d’audace ?

Florilège

« Ecrire, dit-il. Ecrire des best-sellers. Rien que des best-sellers. Des romans historiques, des romans où des nègres coucheront avec des blanches et ne seront pas lynchés, des romans avec des jeunes filles pures qui réussiront à grandir intactes au milieu de la pègre sordide des faubourgs », page 16

« Je repris un autre bourbon à mon tour. Cela circulait à fond dans mes bras, dans mes jambes, dans tout mon corps. Là-bas, nous manquions de bobby-soxers. J’en voulais bien. Des petites de quinze seize ans, avec des seins bien pointus sous des chandails collants, elles le font exprès, les garces, elles le savent bien. », page 20

« Les trois quarts du temps, il me suffisait de lire le résumé commercial, et d’ouvrir le livre à quatre ou cinq pages différentes pour avoir une idée très suffisante de son contenu ‒ très suffisante en tout cas pour pouvoir donner la réplique au malheureux qui se laissait prendre à ces artifices : la couverture illustrée, le dépliant et la photo de l’auteur avec la petite notice biographique. Les livres sont très chers, et tout cela y est pour quelque chose ; c’est bien la preuve que les gens se soucient peu d’acheter de la bonne littérature ; ils veulent avoir lu le livre recommandé par leur club, celui dont on parle, et ils se moquent bien de ce qu’il y a dedans. », page 24

« mais je crois qu’on ne peut pas rester lucide et croire en Dieu », page 43

« le genre d’hommes qu’on a envie d’étouffer lentement sous son oreiller, tellement ils ont l’air de ne pas vous voir », page 51

« Elle était parfumée avec un machin compliqué sûrement très cher : probablement un parfum français », page 55

« Elle avait une ligne à réveiller un membre du Congrès », page 58

« ‒ Lâchez-moi. Vous êtes une brute !

‒ Non, dis-je. Je suis un homme », page 80

« ‒ Allons, dit-il, allons-nous en, puisque le temps n’est pas encore venu où la justice règnera sur cette terre pour les hommes noirs », page 87

« ‒ Vous êtes comme tous les autres, dis-je. Vous aimez bien vous vanter des choses que tout le monde, sauf vous, a découvertes », page 118.

(1) Je me demande… Voir aussi ici : A quoi rêvent les baleines le dimanche sous les parapluies ?

Publié par :Joël Bécam

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