Franz KAFKA, À Milena, Traduction de l’allemand et introduction par Robert Kahn, Postface de Léa Veinstein, Nous, 2021

« Et depuis quand un homme se tue-t-il à cause d’une femme et pas en réalité à cause de lui-même. », page 217

Est-ce bien un amoureux, prénommé Franz, qui s’adresse à sa bien-aimée Milena ? Ou est-ce envers et contre tout l’écrivain Franz Kafka, qui écrit ? Pour nous qui sommes loin maintenant, doit-on considérer toutes ces lettres comme une œuvre en soi, une œuvre supplémentaire de l’écrivain Franz Kafka ? Convient-il d’approcher sous cet angle les lettres de Franz Kafka à Milena Jesenská ?

Beaucoup d’aspects de ces lettres ‒ dans lesquelles il y a tant à découvrir ‒ nous y invitent.

Mais comme ils ont dû aussi faire battre son cœur ‒ nous voulons le croire ‒ tous ces compliments que Franz adresse à Milena !

Lorsque vous lirez ces lettres à votre tour, si vous les lisez, il y a de bonnes chances je crois, que vous éprouviez vous aussi, ce genre de sentiments contradictoires.

C’est en 1919, au café Arco, à Prague, que Franz Kafka rencontre Milena Jesenská. À l’époque un groupe d’écrivains germanophones, dont la plupart étaient juifs, avaient pour habitude de s’y réunir. Kafka et son ami Max Brod faisaient partie de ce groupe, baptisé beaucoup plus tard « Cercle de Prague » par Max Brod lui-même.

Franz a 36 ans, Milena en a 24. Deux ans plus tôt, on vient de diagnostiquer à Kafka une tuberculose. Quant à Milena, elle est mariée depuis un an à Ernst Polak, « un employé de banque juif d’une dizaine d’années plus âgé, pilier des cafés de Prague et séducteur impénitent » (Introduction, p. 7). Ernst Polak deviendra par la suite, longtemps après leur divorce, un critique et un agent littéraire influent.

Milena était « une intellectuelle au début de sa carrière de journaliste et de femme de lettres », elle va être pour Kafka « l’incarnation de tous les fantasmes de reconnaissance par l’autre » (page 8).

Peu après leur rencontre, Milena propose à Kafka de traduire en tchèque le premier chapitre intitulé « Le chauffeur » de ce qui deviendra plus tard L’Amérique, roman inachevé, paru en 1927 (Voir ici). C’est la preuve de l’intérêt qu’elle porte d’emblée à son œuvre, et peut-être déjà en effet la reconnaissance de son génie.

C’est surtout le début d’une histoire amoureuse, brève mais passionnée, pour l’essentiel épistolaire. Milena s’est installée à Vienne avec son mari, Kafka est en congé à Merano. Franz et Milena s’écriront tous les jours, parfois plusieurs fois. 149 lettres de Kafka à Milena ont été conservées, « dont 140 ont été écrites pendant une période d’environ 10 mois » (Introduction, page 8).

Aujourd’hui encore, une question demeure : si les lettres de Kafka nous sont bien parvenues, que sont devenues celles de Milena ?

Léa Veinstein, dans sa postface, avance trois hypothèses (page 330) : 1) Milena aurait elle-même détruit ses lettres ; peu probable eu égard au soin que Milena apportait aux manuscrits de Kafka ; 2) ce serait Kafka qui les aurait détruites à la fin de sa vie, mais compte tenu de la force de leur relation au moment où Kafka mourut (« elle était venue le voir sur son lit de mort »)… « aucun spécialiste n’accrédite cette thèse » ; 3) hypothèse jugée la plus plausible par Robert Kahn, traducteur des lettres en français, relatée par Léa Veinstein, les lettres auraient été saisies par la Gestapo autour de 1940… « On peut imaginer (nous dit Robert Kahn) que l’Armée Rouge les a récupérées, comme de nombreuses archives saisies à l’Est après-guerre » (page 331).

Milena et Franz ne se verront que deux fois au cours de l’année 1920, à Vienne du 29 juin au 4 juillet, et quelques heures seulement à Gmünd, gare frontière entre l’Autriche et la Tcéhoslovaquie, du 14 au 15 août » (Robert Kahn, Introduction, page 9).

J’ai longtemps cru que Kafka était vierge. Comme l’était probablement Fernando Pessoa, le grand poète portugais. Si la réponse à cette question, anecdotique, malgré tout vous intéresse, sachez qu’elle se trouve dans une lettre à Milena datée du lundi 9 août 1920. Dans laquelle, Kafka aborde la question soulevée par Milena du couple « peur/désir ». Je vous laisse le soin de la trouver…

Florilège

« Quand le sommeil s’éloigne de moi la nuit, je connais son chemin et je l’accepte. Il serait de toute façon stupide de se révolter, le sommeil est l’être le plus innocent et l’insomniaque est le plus coupable », page 29

« Ne savez-vous donc pas que seuls les gros sont dignes de confiance ? Ce n’est que dans ces récipients aux épaisses parois que tout est mitonné à point, seuls ces capitalistes de l’espace sont protégés, autant qu’il est possible à des êtres humains, des soucis et de la folie », page 38

« ce qui est idiot c’est que je dise ce que je crois juste, sans prendre en considération que cela me nuit », page 50

« Je crois que nous avons une particularité commune, Milena : nous sommes si timides et si craintifs, presque chaque lettre est différente, presque chacune s’effraie de la précédente et encore plus de la réponse. Vous ne l’êtes pas par nature, on le voit facilement, et moi-même je ne le suis peut-être pas par nature, mais c’est presque devenu ma nature, cela ne passe que dans le désespoir, à la rigueur encore dans la colère, et, pour ne pas l’oublier : dans la peur. », page 58

« comprends Milena mon âge, mon usure et surtout la peur et comprends ta jeunesse, ta fraîcheur, ton courage ; et ma peur devient toujours plus grande, car elle signifie un recul devant le monde, et donc un accroissement de sa pression », page 70

« Tu ne dois pas non plus oublier que plaisanterie et sérieux sont certes faciles à différencier, mais que chez certains êtres qui sont si importants que notre propre vie dépend d’eux, cela n’est plus du tout si facile, le risque est vraiment si grand, on se retrouve avec des yeux-microscopes et une fois qu’on les a on ne s’y retrouve plus. », page 80

« D’ailleurs je sais, contre le médecin, que pour devenir à moitié en bonne santé je n’ai besoin que de tranquillité, en fait une certaine sorte de tranquillité ou si on veut le voir autrement une certaine sorte d’intranquillité », page 119

« oui tu ne connais pas la lettre au père, l’effort de la mouche pour s’arracher à la bande encollée », page 167

« Tu as une particularité – je crois qu’elle fait profondément partie de toi et c’est à cause des autres si elle n’agit pas partout – je ne l’ai encore trouvée chez personne d’autre, et je ne peux d’ailleurs même pas me la représenter, alors même que je l’ai trouvée ici. C’est cette particularité : tu ne peux pas faire souffrir. Ce n’est pas par pitié que tu ne peux pas faire souffrir, mais parce que tu ne peux pas. », page 180

« Et depuis quand un homme se tue-t-il à cause d’une femme et pas en réalité à cause de lui-même. », page 217

« Personne ne chante d’une voix aussi pure que ceux qui sont au plus profond de l’Enfer : ce que nous croyons être le chant des anges est leur chant. », page 225

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